La Norvège vient de la retirer des classes jusqu’à 13 ans. La France a fixé le même seuil d’âge, mais annonce un enseignement dédié pour les lycéens à la rentrée 2027. Deux réponses opposées à la même question. Laquelle privilégier ?
Depuis la rentrée 2026, qui a lieu mi-août en Norvège, les écoliers norvégiens de moins de 13 ans n’ont plus le droit de toucher à ChatGPT, Gemini ou tout autre outil d’IA générative pendant le temps scolaire. L’interdiction couvre les classes du CP à la 5ème, soit toute l’élémentaire et les deux premières années de collège. Ensuite, de la 4ème à la seconde, l’usage reste possible sous la seule supervision directe d’un enseignant. Au-delà, les élèves sont censés apprendre à s’en servir seuls.
Pour le Premier ministre travailliste, Jonas Gahr Støre, « les enfants doivent d’abord apprendre à lire, écrire et calculer sans assistance artificielle ». Son ministère de l’Éducation précise que l’objectif n’est pas de bannir la technologie mais d’en « décaler » l’entrée, pour consolider les compétences de base, en particulier chez les élèves en difficulté. Cela semble relever du bon sens : un report d’apprentissage n’engage pas le même débat qu’un rejet de principe. Reste que le bénéfice attendu concerne les enfants dont les familles ont le moins de ressources pour encadrer l’usage à la maison, ce qui demande à être vérifié.
Pourquoi la Norvège interdit l’IA à l’école
Le déclencheur de cette décision se trouve dans les résultats du classement PISA 2022. La Norvège est tombée à 468 points en mathématiques contre 501 en 2018 : une chute de 33 points, la deuxième plus forte de l’OCDE après l’Islande, qui la fait passer sous la moyenne des pays membres. En sciences, 478 points contre contre une moyenne OCDE de 485. Les élèves français obtiennent 474 points en mathématiques, 474 en compréhension de l’écrit et 487 en sciences. Sur les trois domaines, la France fait donc mieux que la Norvège en mathématiques et en sciences, moins bien en lecture. Sa chute est pourtant elle aussi historique : 21 points perdus en mathématiques depuis 2018, la plus forte baisse enregistrée depuis la création de l’enquête en 2000. Deux pays touchés par le même décrochage, un seul en tire une interdiction. Ce qui distingue Oslo n’est pas la gravité du diagnostic, c’est la radicalité de la réponse.
Pour un pays qui équipe massivement ses classes en tablettes depuis vingt ans, le résultat était difficile à défendre. Le gouvernement finance désormais le retour des manuels papier. Les smartphones avaient déjà été bannis des établissements en 2024, et un projet de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans doit arriver au Parlement d’ici la fin de l’année.
Sauf que les épreuves PISA 2022 ont été passées avant la mise en ligne de ChatGPT, en novembre 2022. Les baisses de niveau des élèves ne peuvent donc pas être imputées à l’IA générative. Ce que documente l’OCDE dans le volume V de PISA, c’est autre chose : les élèves utilisant des appareils numériques dans au moins quelques cours de mathématiques obtiennent 15 points de moins que les autres. Oslo interdit donc un outil au nom d’un diagnostic établi sur un autre. La mesure se défend malgré tout, non parce qu’elle réparerait les résultats en mathématiques, mais parce qu’elle applique un principe de précaution à une technologie qui se déploie plus vite que les études capables de l’évaluer.
La Norvège n’est pas seule. La Suède a enterré dès 2023 la stratégie de numérisation de son agence nationale de l’éducation, débloqué 685 millions de couronnes pour racheter des manuels, puis 500 millions par an. Son ministère recommande désormais peu ou pas d’écrans avant six ans. Le laboratoire européen du tout-numérique éducatif fait marche arrière. La France, elle, a décrété l’interdiction des écrans dans les crèches et les lieux d’accueil des moins de trois ans depuis juillet 2025. Le reste est resté au stade du conseil aux familles.
Une heure d’IA par semaine en seconde dès 2027
Le cadre d’usage de l’IA en éducation, publié en juin 2025, disait déjà la même chose qu’Oslo. Dans le premier degré, les élèves sont sensibilisés aux bases de l’IA « sans manipuler directement des IA génératives ». L’usage en classe est autorisé à partir de la 4e, encadré par l’enseignant, et devient autonome au lycée. La frontière est donc exactement la même, la 4e correspondant à la huitième année norvégienne.
La différence tient au fait que, le 19 juin dernier, Sébastien Lecornu a annoncé qu’à la rentrée 2027, tous les élèves de seconde suivraient une heure hebdomadaire consacrée à l’intelligence artificielle, intégrée au cours de sciences numériques et technologie : fonctionnement des modèles, usages, éthique, souveraineté numérique, esprit critique face aux manipulations et aux fausses informations. «Nous ne pouvons pas laisser une génération entière découvrir l’intelligence artificielle sans lui donner les clés pour la comprendre», a justifié le Premier ministre.
Même si le lycée me parait tardif pour aborder un outil que les ados s’approprient déjà, c’est la position qui me parait la plus intéressante. Paris fait de l’IA un objet d’étude plutôt qu’un outil à autoriser ou à proscrire. J’ai trois autres réserves. Quinze mois séparent l’annonce de sa mise en œuvre, dans un domaine où les outils changent tous les six mois. L’heure se greffe sur un enseignement de sciences numériques qui n’en compte qu’une et demie par semaine : il faudra dire ce qui en sort. Et la formation des enseignants, qui conditionne tout le reste, n’est chiffrée nulle part. La Norvège, elle, a mis de l’argent sur les manuels au moment même où elle retirait l’IA des classes.
Ce que j’ai appris à Issy-les-Moulineaux
J’écris cela en ayant défendu auprès des élus d’Issy-les-Moulineaux, dès le milieu des années 1990, l’idée qu’il fallait équiper massivement les écoles de la ville en outils informatiques, quand la proposition relevait encore de l’expérimentation. Trente ans plus tard, les indicateurs de réussite placent les établissements locaux parmi les mieux classés de l’académie de Versailles, et la sensibilisation des plus jeunes aux enjeux de l’IA y est engagée, comme l’illustre ce reportage d’Issy.TV.
Le sujet est brûlant pour les collectivités. Les communes équipent les écoles, les départements les collèges, les régions les lycées. Elles ont financé tablettes, tableaux interactifs et espaces numériques de travail sur la foi d’une doctrine ministérielle favorable. Si cette doctrine se retourne, comme à Oslo et à Stockholm, leurs investissements deviennent des actifs échoués. Avant d’engager de nouveaux crédits, et alors qu’elles doivent déjà s’adapter à l’IA Act, les élus locaux gagneraient à exiger une position d’État claire, datée, budgétée et révisable au vu de résultats mesurés.
Le devoir à la maison est la vraie question
D’autant que des acteurs du secteur technologique alertent sur le fossé qui se creuse entre les usages extrascolaires de l’IA et les pratiques en classe. Les élèves disposent déjà, chez eux, d’outils capables de rédiger une dissertation ou de résoudre un problème complexe en quelques secondes.
Personne ne reviendra à la craie et au tableau noir. Anticiper vaut mieux que subir. Un devoir rendu à la maison ne prouve plus rien sur ce que l’élève a compris, et le cadre français l’admet à demi-mot : il demande d’adapter les devoirs et les modalités d’évaluation, et déconseille les logiciels de détection de contenus générés par IA, trop peu fiables pour ne pas pénaliser un élève à tort. L’institution reconnaît qu’elle ne peut plus vérifier qui a écrit quoi.
Deux issues se dessinent. Soit le devoir à la maison disparaît et le travail personnel se replie en classe, sous les yeux du professeur. Soit il survit, doublé d’un contrôle oral vérifiant que l’élève sait expliquer ce qu’il a rendu. La seconde solution coûte du temps d’enseignant, mais c’est la seule qui teste la compréhension plutôt que la production.
L’Éducation nationale n’a pas le choix : elle doit s’emparer de l’IA pour en accompagner le développement auprès des jeunes, plutôt que de les laisser l’apprendre seuls sur un écran de smartphone. L’heure hebdomadaire de seconde montre que la bascule est comprise. Elle ne suffira pas si elle reste un module isolé à quinze ans, sans formation massive des enseignants ni refonte de l’évaluation. Décaler l’entrée, comme le fait la Norvège, est défendable. Ne rien organiser derrière ne l’est pas.
Qu’en pensez-vous ?

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