Catégorie : Innovation publique

  • Collectivités : le numérique public doit maintenant faire ses preuves

    Collectivités : le numérique public doit maintenant faire ses preuves

    Avec son premier Digital Government Outlook, publié en juin 2026, l’OCDE dresse un constat simple : les États ont beaucoup investi dans le numérique public, mais ils doivent maintenant démontrer son utilité concrète. Depuis dix ans, on a multiplié les démarches en ligne, les portails de services, les politiques d’open data, les systèmes d’identité numérique et les dispositifs d’interopérabilité. Les fondations existent. Mais elles ne suffisent pas toujours à simplifier la vie des citoyens, ni à améliorer le travail des agents.

    Les attentes sont fortes. Les habitants veulent des services plus simples, plus rapides, plus lisibles. Les administrations, elles, doivent composer avec des moyens contraints, des procédures lourdes et des systèmes d’information souvent fragmentés. L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle pression : elle peut accélérer certaines tâches, mais elle oblige aussi à mieux encadrer les usages, les données et les décisions.

    Le rapport de l’OCDE s’adresse d’abord aux États, mais il concerne directement les collectivités locales. Elles sont en première ligne sur les démarches du quotidien : inscriptions scolaires, petite enfance, action sociale, urbanisme, voirie, mobilité, équipements publics, vie associative, signalements. Et c’est à cette échelle que le numérique public est jugé. Pour un habitant, la transformation numérique ne se mesure pas à l’existence d’une stratégie nationale, mais à la possibilité de trouver une information fiable, d’accomplir une démarche sans la recommencer trois fois, ou d’obtenir une réponse claire.

    L’un des points centraux du rapport concerne les données. L’OCDE ne demande pas seulement d’en publier davantage. Elle insiste sur leur qualité, leur mise à jour et leur réutilisation. Dans les pays de l’OCDE, 57 % des jeux de données à forte valeur sont disponibles en open data, contre 47 % en 2023. Les données géospatiales et statistiques sont les mieux couvertes, avec 73 % et 74 % de disponibilité. D’autres restent en retrait : 34 % pour les données relatives aux entreprises, 38 % pour les finances publiques et la redevabilité, 53 % pour la santé et le social.

    Pour une collectivité, cela change la nature du sujet. Les horaires d’équipements, les événements, les travaux, les aides locales, les délibérations, les subventions, les marchés publics, les données environnementales ou les informations de mobilité ne sont pas de simples fichiers à publier. Ce sont des données de service public. Si elles sont incomplètes ou obsolètes, les services en ligne se dégradent, les agents perdent du temps et les outils d’IA produisent des réponses erronées.

    L’IA entre justement dans une phase plus exigeante. L’OCDE observe qu’elle est déjà utilisée dans presque tous les pays membres. Mais seuls 28 % des pays évaluent systématiquement son impact dans l’administration. Le chiffre invite à la prudence. Une expérimentation peut être séduisante ; elle ne devient utile que si ses effets sont mesurés.

    Pour les collectivités, la méthode doit rester simple : partir d’un problème précis, vérifier la qualité des données, maintenir une supervision humaine, mesurer les résultats et expliquer clairement ce qui est automatisé ou non.

    Le rapport dessine ainsi une feuille de route pour les territoires. D’abord, mieux organiser la gouvernance de la donnée : savoir quelles informations existent, qui les met à jour et à quels services elles servent. Ensuite, renforcer l’interopérabilité pour éviter l’empilement d’outils incapables de communiquer entre eux. Puis améliorer l’expérience usager en testant les services avec les habitants, les associations, les entreprises et les agents. Enfin, déployer l’IA par cas d’usage concrets, avec des règles claires et des indicateurs d’impact.

    Le message de l’OCDE est moins technologique qu’organisationnel. Et la prochaine étape se jouera largement dans les territoires, là où les habitants rencontrent chaque jour le service public.

  • Alain Aspect clôture #VivaIssy avec une leçon de quantique accessible et lucide

    Alain Aspect clôture #VivaIssy avec une leçon de quantique accessible et lucide

    Le Festival #VivaIssy 2026 s’est achevé, mardi 16 juin à l’Isep, par une conférence rare : celle d’Alain Aspect, prix Nobel de physique 2022, invité à l’initiative de l’Isep pour intervenir sur le thème « Des concepts aux applications : les deux révolutions quantiques ». Ce choix de clôture disait beaucoup de l’ambition de l’école : inscrire les grandes mutations technologiques dans une perspective scientifique exigeante, mais accessible.

    Devant un public venu écouter l’un des grands scientifiques français, Alain Aspect a replacé le quantique dans une histoire longue. La première révolution quantique, née au début du XXe siècle, a permis de comprendre le comportement de la matière et de la lumière à l’échelle de l’infiniment petit. Sans elle, pas de transistor, pas de laser, pas d’électronique moderne. Une grande partie du numérique que nous utilisons chaque jour repose déjà sur cette science.

    La seconde révolution quantique va plus loin. Elle ne consiste plus seulement à comprendre ces phénomènes, mais à les contrôler un par un : photons, atomes, ions, particules intriquées. Ce changement de maîtrise ouvre aujourd’hui la voie à de nouvelles applications, dans le calcul, la communication, la cryptographie, la simulation scientifique ou les capteurs de très haute précision.

    Alain Aspect a aussi rappelé que cette révolution est née d’une question longtemps considérée comme philosophique : la nature profonde de la réalité. En 1935, Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen avaient contesté certains aspects de la mécanique quantique. Einstein refusait notamment l’idée que deux particules puissent rester liées à distance. Quelques décennies plus tard, le physicien John Bell a transformé ce débat en test expérimental. Alain Aspect a ensuite contribué à le trancher par l’expérience, avec des photons intriqués.

    Ces travaux lui ont valu, avec John Clauser et Anton Zeilinger, le prix Nobel de physique 2022. Leur apport a été décisif : montrer que l’intrication quantique n’est pas une curiosité théorique, mais une propriété réelle de la nature, mesurable et exploitable. Cette découverte a posé les bases de la science de l’information quantique.

    À #VivaIssy, l’intérêt de cette conférence tenait aussi à son contexte. Pendant plusieurs jours, le festival a exploré l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la souveraineté numérique, les médias, la ville intelligente et les usages concrets des technologies. En proposant cette intervention d’Alain Aspect, l’Isep a permis d’élargir le regard vers un horizon plus fondamental : avant les applications, il y a la recherche, le temps long, l’expérimentation et la transmission.

    Le physicien n’a pas cédé à l’emballement. Le quantique suscite beaucoup de promesses, parfois trop rapides. Les ordinateurs quantiques ne remplaceront pas demain les ordinateurs classiques. Les usages industriels doivent encore franchir des étapes techniques importantes. Mais les perspectives sont réelles, notamment pour simuler des molécules complexes, sécuriser certains échanges, améliorer la mesure du temps, de la gravité ou des champs magnétiques, et résoudre des problèmes aujourd’hui hors de portée des machines traditionnelles.

    Cette prudence donne toute sa force au message. Innover ne consiste pas à annoncer une rupture à chaque nouveauté, mais à comprendre ce qui est réellement en train de changer. En ce sens, la conférence d’Alain Aspect a résumé l’esprit de #VivaIssy : rendre accessibles les grandes mutations technologiques, les inscrire dans le réel et rappeler que la connaissance reste le point de départ de toute innovation utile.

    L’initiative de l’Isep prenait aussi une résonance particulière dans une école d’ingénieurs du numérique. Elle rappelait que la formation aux technologies ne peut pas se limiter aux outils du moment. Elle suppose aussi de comprendre les fondements scientifiques, les méthodes expérimentales et les ruptures qui structurent les décennies à venir.

    La conférence en replay

  • Souveraineté numérique : Twake, l’alternative française, ouvre le Festival #VivaIssy

    Souveraineté numérique : Twake, l’alternative française, ouvre le Festival #VivaIssy

    Le Festival #VivaIssy 2026 a débuté mardi 9 juin dans un lieu symbolique de l’innovation isséenne : la Villa Good Tech de l’Île Saint-Germain, siège de Linagora. Ce premier rendez-vous a permis de découvrir Twake, une plateforme collaborative française qui entend offrir une alternative souveraine aux solutions de Microsoft et Google.

    Installée à Issy-les-Moulineaux depuis 2022, Linagora est l’un des principaux éditeurs français de logiciels libres. Fondée il y a plus de vingt-cinq ans par Alexandre Zapolsky et Michel-Marie Maudet, l’entreprise développe des solutions Open Source utilisées par des administrations, des collectivités et des entreprises en France comme à l’international.

    Au cœur de la présentation du 9 juin figurait Twake, la « Digital Workplace » développée par Linagora. La plateforme rassemble les principaux outils du quotidien numérique : messagerie, agenda, stockage de documents, prise de notes et espaces collaboratifs. Son ambition est claire : proposer une solution européenne capable de rivaliser avec Microsoft 365 et Google Workspace tout en garantissant l’hébergement des données en France et la maîtrise du code source.

    Cette démarche répond à une préoccupation devenue centrale pour de nombreux acteurs publics et privés : la souveraineté numérique. Selon Alexandre Zapolsky, la dépendance aux grandes plateformes américaines n’est plus seulement une question technologique mais également économique et stratégique. «nos clics sont nos emplois», a-t-il rappelé au cours de la rencontre, soulignant que chaque service numérique utilisé contribue à créer de la valeur, des emplois et de l’innovation dans le pays qui le développe.

    Depuis plusieurs mois, administrations, collectivités et entreprises cherchent à diversifier leurs outils numériques et à reprendre le contrôle de leurs données. Linagora constate une accélération de cette demande, notamment dans les organisations qui souhaitent réduire leur dépendance historique à Microsoft. Twake se présente comme une réponse concrète à cette évolution.

    L’une des démonstrations les plus remarquées concernait l’intégration de l’intelligence artificielle au sein de la plateforme. Grâce à une technologie de type RAG (Retrieval-Augmented Generation), les utilisateurs peuvent interroger leurs propres documents en langage naturel. Il devient ainsi possible de retrouver rapidement une information contenue dans un contrat, un document administratif ou un PDF, sans transmettre ces données sensibles à des services tiers. Une approche qui vise à concilier efficacité de l’IA et protection des données personnelles.

    Pour les dirigeants de Linagora, la souveraineté ne pourra toutefois s’imposer que si les outils proposés sont aussi simples et agréables à utiliser que ceux des géants du numérique. « La souveraineté numérique n’existera que si les utilisateurs l’adoptent », ont-ils expliqué, défendant une approche centrée sur l’expérience utilisateur afin que les citoyens, les agents publics et les salariés choisissent ces solutions non par contrainte, mais par préférence.

    Les collectivités locales constituent également une cible importante pour Linagora. Twake intègre plusieurs « communs numériques » développés par l’État français, permettant aux administrations territoriales d’accéder à des outils collaboratifs modernes tout en conservant une logique d’indépendance technologique. Cette intégration ouvre de nouvelles perspectives pour les villes et les établissements publics qui souhaitent développer une stratégie numérique plus souveraine.

    L’entreprise revendique aujourd’hui plus de 30 000 utilisateurs actifs et une croissance d’environ 500 nouveaux inscrits chaque semaine. Fidèle à la philosophie du logiciel libre, elle propose une version gratuite accessible aux citoyens tout en développant des offres professionnelles destinées aux entreprises, associations et administrations.

    La soirée a également été marquée par un hommage à André Santini. Les dirigeants de Linagora ont rappelé le rôle déterminant qu’il avait joué dans l’implantation de l’entreprise à Issy-les-Moulineaux et dans la transformation de la Villa Good Tech en un lieu dédié à l’innovation et aux échanges sur les technologies émergentes.

    Avec cette première rencontre consacrée à la souveraineté numérique, aux logiciels libres et à l’intelligence artificielle, le Festival #VivaIssy a donné le ton de son édition 2026. Une édition qui interroge moins les technologies elles-mêmes que la manière dont l’Europe, les collectivités et les citoyens peuvent reprendre la maîtrise de leur avenir numérique.

  • Nouvelle stratégie numérique de la Commission européenne : ce qui va changer pour les collectivités locales

    Nouvelle stratégie numérique de la Commission européenne : ce qui va changer pour les collectivités locales

    La souveraineté numérique n’est pas seulement une affaire d’États. Avec la nouvelle stratégie présentée récemment par la Commission européenne, les collectivités locales vont être de plus en plus concernées. Car, jusqu’à présent, les villes, départements et régions choisissaient leurs outils numériques selon des critères relativement classiques : coût, performance, facilité d’usage ou qualité du service. Désormais, une nouvelle question s’impose progressivement : qui contrôle les infrastructures numériques sur lesquelles reposent les services publics ?

    Cette évolution résulte d’un changement notable de la doctrine européenne. Bruxelles considère aujourd’hui que certaines technologies – cloud, intelligence artificielle, centres de données ou capacités de calcul – constituent des infrastructures stratégiques comparables à l’énergie, aux transports ou aux télécommunications. Son objectif est donc de réduire notre dépendance dans ces secteurs et de renforcer les capacités industrielles du continent. La principale question est : l’Europe peut-elle continuer à développer ses services publics et son économie numérique tout en dépendant largement de technologies conçues et opérées hors de son territoire ?

    Pour les collectivités, cette question n’a rien de théorique. Les démarches administratives en ligne, les plateformes citoyennes, les outils collaboratifs, les solutions de cybersécurité ou les assistants conversationnels reposent souvent sur des infrastructures opérées par quelques grands acteurs mondiaux. Cette situation fonctionne aujourd’hui, mais elle pose des questions de résilience, de gouvernance et de maîtrise des données publiques.

    Où sont hébergées les informations des citoyens ? Sous quelle législation sont-elles placées ? Quels acteurs contrôlent les algorithmes utilisés pour produire certaines décisions ou recommandations ? Une collectivité peut-elle facilement changer de fournisseur si elle le souhaite ? Ces interrogations deviennent d’autant plus importantes que l’intelligence artificielle entre progressivement dans les administrations.

    Selon la Commission européenne, moins d’un tiers des administrations locales européennes a déployé des solutions d’intelligence artificielle à ce jour. Nous sommes donc encore au début du mouvement. Pourtant, les usages se multiplient déjà : assistants numériques pour les habitants, automatisation de certaines tâches administratives, analyse de données territoriales ou optimisation des consommations énergétiques.

    La question n’est plus de savoir si les collectivités utiliseront l’intelligence artificielle, mais dans quelles conditions elles le feront.

    L’Europe entend justement proposer des alternatives. L’entrée en vigueur progressive de l’AI Act s’accompagne de la création d’un véritable écosystème européen de l’intelligence artificielle. Les administrations publiques disposeront progressivement de nouveaux outils, de capacités de calcul mutualisées et de cadres de gouvernance communs.

    Ces exemples illustrent une réalité souvent méconnue : la ville intelligente ne repose pas seulement sur des applications visibles par les habitants. Elle dépend d’infrastructures numériques complexes, de plateformes de données et de capacités de calcul qui deviennent elles-mêmes des enjeux stratégiques.

    Les marchés publics devraient progressivement intégrer cette nouvelle réalité. Aux critères traditionnels de coût ou de performance pourraient s’ajouter des exigences relatives à la localisation des données, à l’interopérabilité des systèmes ou à la capacité de conserver la maîtrise des services numériques dans la durée.

    Le récent choix du Parlement européen de retenir le moteur de recherche français Qwant comme solution de référence pour ses utilisateurs illustre cette évolution. Au-delà de l’outil lui-même, ce choix traduit la volonté de développer des alternatives européennes dans les domaines jugés stratégiques. D’autant que Qwant a lancé avec le moteur allemand Ecosia une coentreprise baptisée European Search Perspective afin de développer un index de recherche européen indépendant.

    Pour les élus locaux, la souveraineté numérique ne signifie pas l’abandon des technologies internationales ni le repli sur soi. Elle consiste plutôt à disposer d’un véritable pouvoir de choix, à éviter les dépendances excessives et à garantir que les infrastructures numériques essentielles restent compatibles avec les intérêts publics. Comme les collectivités ont appris à sécuriser leurs approvisionnements énergétiques ou à protéger leurs ressources en eau, elles devront désormais s’interroger sur leur autonomie numérique.

    Trois questions pourraient bientôt devenir incontournables dans les exécutifs locaux : où sont hébergées les données publiques ? Quelle intelligence artificielle traite les informations des administrés ? La collectivité est-elle capable de changer de fournisseur sans reconstruire l’ensemble de ses services numériques ?

    La nouvelle stratégie européenne sur la souveraineté technologique invite les territoires à apporter leurs propres réponses à ces questions. Derrière les technologies se joue désormais une part de la capacité d’action des collectivités au XXIe siècle.

  • Souveraineté numérique : les collectivités locales doivent-elles s’opposer à l’implantation des data centers ?

    Souveraineté numérique : les collectivités locales doivent-elles s’opposer à l’implantation des data centers ?

    Lors de son audition devant la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques de l’Assemblée nationale, Arthur Mensch a estimé que les collectivités locales « ne comprennent pas forcément les enjeux supranationaux » de la souveraineté numérique. Selon lui, si elles peuvent fournir le terrain, les décisions d’investissement massif et le pilotage des projets technologiques doivent relever avant tout de l’État ou des acteurs économiques.

    Le patron de Mistral AI défend ainsi une approche centralisée et stratégique des infrastructures numériques, notamment sur le plan énergétique, afin de répondre aux enjeux de puissance et de souveraineté à l’échelle européenne.

    Il a raison sur un point essentiel : les investissements liés à l’intelligence artificielle seront décisifs pour la compétitivité économique des prochaines décennies. Les data centers sont devenus des infrastructures critiques, comparables aux réseaux ferroviaires, électriques ou portuaires des siècles précédents. Aucun pays européen ne pourra prétendre jouer un rôle majeur dans l’IA sans disposer de capacités massives de calcul et d’hébergement.

    Mais il commet une erreur d’analyse lorsqu’il considère implicitement les collectivités comme un simple échelon d’exécution. On n’innove pas contre les habitants, ni en leur imposant une vision technocratique du progrès. Les élus locaux ne sont pas élus pour gérer des « enjeux supranationaux » abstraits. Ils sont élus pour protéger la qualité de vie, l’environnement et les intérêts quotidiens de leurs populations.

    C’est précisément ce qui explique la montée des oppositions aux data centers dans plusieurs pays.

    Pourquoi les oppositions explosent aux États-Unis

    Aux États-Unis, le mouvement est devenu spectaculaire. En mars 2026, une enquête nationale de l’institut Gallup menée auprès d’un millier d’Américains révélait que 71 % des personnes interrogées s’opposaient à la construction d’un data center lié à l’intelligence artificielle dans leur voisinage, dont 48 % “fortement opposées”. À l’inverse, seuls 20 % des sondés y étaient favorables. Le rejet est même devenu supérieur à celui observé historiquement pour les centrales nucléaires.

    Cette opposition traverse d’ailleurs les clivages politiques. Selon cette même étude, 75 % des démocrates, 74 % des indépendants et 63 % des républicains se disent opposés à l’installation de nouveaux data centers près de chez eux. Le phénomène est devenu suffisamment important pour influencer plusieurs campagnes électorales locales et débats sur les élections américaines de mi-mandat de 2026.

    La première inquiétude concerne l’électricité. Les riverains redoutent que la consommation énergétique massive de ces infrastructures fasse augmenter les prix de l’énergie et accentue les tensions sur le réseau. Cette crainte n’a rien de fantasmatique : la croissance de la demande électrique américaine est désormais largement alimentée par l’essor des data centers liés à l’intelligence artificielle.

    La pression sur les ressources en eau provoque également des tensions croissantes. À Tucson, en Arizona, le projet « Project Blue » prévoyait de puiser d’importantes quantités d’eau potable dans une région désertique afin de refroidir des serveurs. Après une forte mobilisation citoyenne, le conseil municipal a finalement abandonné le projet à l’unanimité. À New Brunswick, dans le New Jersey, un autre projet a été stoppé après des protestations portant sur les risques environnementaux et la proximité avec une école primaire.environnement physique — énergie, cadre naturel, esthétique du paysage — enflamme une opposition farouche dans de nombreuses communautés à travers le pays. Le sujet est devenu un enjeu politique majeur à l’approche des élections de mi-mandat de 2026.

    Le Maine a même adopté un projet de loi instaurant un moratoire sur les nouveaux data centers à l’échelle de l’État.

    La France commence à connaître les mêmes tensions. Plusieurs projets suscitent des oppositions locales de plus en plus fortes, notamment en raison de leur consommation énergétique potentielle.

    Le vrai problème : des projets conçus sans les territoires

    Le problème n’est pas l’existence des data centers. Le problème est la manière dont les projets sont conçus et présentés.

    Le péché originel de nombreux projets contestés est d’arriver en consultation publique avec un dossier déjà bouclé. À ce stade, la concertation est souvent perçue comme une formalité administrative. Les habitants ont alors le sentiment qu’il ne leur reste qu’un seul levier : bloquer le projet.

    Or les projets qui avancent le plus vite sur la durée sont généralement ceux qui investissent dès le départ dans l’acceptabilité locale.

    Cela suppose d’associer les collectivités et les riverains en amont, dès la phase de faisabilité, avant même le dépôt des permis. Cette méthode ralentit parfois légèrement le calendrier initial, mais elle évite ensuite des années de contentieux et de blocages.

    Vers un nouveau contrat territorial du numérique

    L’acceptabilité progresse également lorsque les bénéfices pour le territoire sont concrets et visibles. Les emplois créés par les data centers restent souvent limités une fois les sites en exploitation. Les collectivités attendent donc autre chose : financement des infrastructures de voirie, renforcement des réseaux électriques, formation professionnelle locale ou contribution à la transition énergétique.

    Les projets les plus intelligents doivent transformer leurs contraintes environnementales en avantages territoriaux.

    À Meudon, par exemple, le data center PA13x développé par Equinix illustre cette évolution. Le site fonctionne sans consommation d’eau grâce à un système en circuit fermé et utilise une énergie entièrement décarbonée. Il est également présenté comme le premier data center français équipé de panneaux solaires sur une surface de 350 m². Le projet prévoit surtout la valorisation de la chaleur produite par les serveurs afin d’alimenter le quartier de Meudon-la-Forêt via un partenariat avec Engie. Cette chaleur fatale doit contribuer à fournir une énergie gratuite pendant vingt ans à une partie du territoire. Déjà expérimenté à Saint-Denis, ce modèle devient progressivement une référence internationale pour les nouveaux projets de data centers.

    D’autres leviers existent également. Les opérateurs peuvent financer de nouvelles capacités de production énergétique plutôt que de s’appuyer uniquement sur le réseau existant. Les data centers peuvent aussi adapter leur consommation en fonction de l’état du réseau électrique afin de limiter les tensions lors des pics de demande.

    Le cas le plus emblématique reste celui de Microsoft aux États-Unis. En Pennsylvanie, Constellation Energy prépare le redémarrage de Three Mile Island Unit 1, rebaptisé Crane Clean Energy Center, dans le cadre d’un contrat d’approvisionnement électrique de vingt ans conclu avec Microsoft. L’électricité produite alimentera directement les infrastructures liées à l’intelligence artificielle du groupe.

    Les collectivités pourraient également obtenir des contreparties numériques directes, comme l’hébergement local de leurs propres données à des conditions préférentielles.

    Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre innovation et démocratie locale. Il est de construire un modèle dans lequel les territoires deviennent des partenaires de la souveraineté numérique plutôt que de simples terrains d’implantation.

    L’Europe ne pourra pas défendre son autonomie technologique tout en refusant systématiquement les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle. Mais elle ne pourra pas davantage réussir cette transformation en marginalisant les collectivités et les habitants.

    La bataille des data centers n’est pas seulement énergétique ou technologique. C’est aussi un test de notre capacité à construire une politique industrielle numérique acceptée démocratiquement par les territoires.

  • 30 ans d’innovations au service des habitants

    30 ans d’innovations au service des habitants

    En 1996, lorsque j’ai lancé l’un des tout premiers sites web publics en France, je n’imaginais pas le chemin qui s’ouvrait. Ni, surtout, le plaisir renouvelé à chaque innovation déployée, testée, parfois ajustée, toujours portée avec les équipes à Issy-les-Moulineaux.

    Du numérique à l’école au paiement du stationnement par smartphone, de l’évolution de nos métiers à l’arrivée de l’intelligence artificielle, jusqu’aux nombreuses expérimentations menées avec nos partenaires européens, ces projets ont, pas à pas, transformé les usages et simplifié le quotidien des habitants.

    Ils ont aussi contribué à positionner durablement Issy-les-Moulineaux parmi les territoires les plus innovants en Europe.

    Le numéro de mai du journal municipal revient sur ces 30 ans d’engagement et d’innovations. Un dossier à télécharger et à retrouver également en ligne sur issy.com.

  • Comment Pilsen a fait des drones un service public opérationnel

    Comment Pilsen a fait des drones un service public opérationnel

    Au fil des crises récentes, les drones ont changé de statut. D’outil technologique parfois perçu comme gadget, ils deviennent un élément concret des dispositifs de sécurité. À Pilsen, en République Tchèque, cette évolution s’incarne dans DronySIT, une unité municipale créée il y a une dizaine d’années et désormais intégrée au système national de secours.

    Au départ, l’initiative relevait de la pédagogie et de la communication. On y apprenait à piloter, à produire des images pour valoriser le territoire ou à développer des logiciels. Puis sont venus les premiers exercices avec les pompiers et la police. Les images aériennes ont rapidement démontré leur utilité. Un accident a marqué un tournant : un crash d’hélicoptère sur le toit d’une usine. Le bâtiment était fragilisé et l’intervention au sol risquée. Les drones ont permis d’évaluer la situation sans exposer les équipes de secours. À partir de là, une collaboration étroite s’est installée.

    Les membres de l’unité sont devenus pompiers volontaires. Ils disposent de véhicules d’intervention et interviennent désormais à toute heure. DronySIT est aujourd’hui intégré au système de sauvetage tchèque (IZS), mobilisable 24h/24 aux côtés des services d’urgence.

    Sur le terrain, les drones remplissent des missions très concrètes. Lors d’une disparition en forêt, la caméra thermique balaie la zone. Une signature de chaleur apparaît, le zoom confirme une présence humaine, les coordonnées GPS sont transmises en quelques secondes. Lors d’un concert ou d’un rassemblement, les équipes surveillent les flux de foule et détectent rapidement une altercation. Sur un accident de la route, quelques minutes suffisent pour produire une cartographie précise et rouvrir plus vite la circulation.

    Le matériel s’est professionnalisé. Les drones principaux, de type Matrice, embarquent des caméras capables de zoomer à très longue distance tout en conservant une image exploitable. À 150 mètres, il devient possible d’identifier une personne et d’observer ses gestes. D’autres appareils, plus compacts, interviennent dans des espaces restreints. Dans un bâtiment endommagé ou enfumé, des drones protégés par une cage peuvent progresser à l’intérieur, scanner les lieux et repérer des points chauds ou des victimes.

    Une autre évolution marque les pratiques : le transport. Des drones cargo permettent désormais d’acheminer du matériel. Eau, nourriture, équipements ou défibrillateurs peuvent être livrés directement sur une zone difficile d’accès, sans attendre l’arrivée des équipes au sol.

    L’équipe de DronySIT ne s’est pas contentée d’utiliser des drones. Elle teste, modifie, développe ses propres outils. Elle assemble les images, exploite les données, intègre des fonctions d’intelligence artificielle pour détecter et suivre des cibles. Les drones deviennent ainsi des capteurs mobiles intégrés à la décision opérationnelle.

    L’activité est régulière : plus de 130 interventions par an. Le service reste gratuit pour les forces de sécurité, financé par la ville et ses partenaires. Un modèle public assumé, centré sur l’efficacité.

    Autour de l’unité, un écosystème s’est structuré. Des collaborations existent avec Czech Technical University à Prague pour la recherche, avec European Union Aviation Safety Agency sur les questions de sécurité. L’équipe intervient aussi dans les écoles et lors d’événements publics, pour expliquer ces technologies et leurs usages.

    Dans leurs locaux, les anciens drones sont conservés. En quelques années, les modèles deviennent obsolètes. Cette rapidité illustre une réalité : le domaine évolue vite, et chaque génération ouvre de nouveaux usages.

    DronySIT incarne une approche originale: celle d’un acteur public local capable de transformer des technologies émergentes en solutions opérationnelles. L’unité agit comme un chaînon entre industrie, recherche et terrain.

    Le site web de DronySIT : https://www.dronysit.cz/en/