Catégorie : Smart Cities

  • Identité numérique européenne : ce qui va changer pour les villes

    Identité numérique européenne : ce qui va changer pour les villes

    Créer un compte, retrouver son mot de passe, télécharger une pièce d’identité puis un justificatif de domicile… Ces habitudes pourraient progressivement disparaître d’une partie de nos démarches administratives. D’ici la fin de l’année, chaque État européen doit proposer un portefeuille numérique d’identité, utilisable au-delà des frontières nationales.

    Ce futur EUDI Wallet était au cœur du webinaire organisé le 24 septembre dernier par MCE Community, consacré au règlement européen eIDAS et à ses conséquences pour les collectivités locales. Derrière un sujet apparemment technique se dessine en réalité une transformation assez profonde de la relation numérique entre administrations et usagers.

    Identité, justificatif ou signature ?

    Le message le plus simple du webinaire tient en trois questions : faut-il savoir qui est la personne, faut-il seulement vérifier quelque chose à son sujet, ou doit-elle signer un document ?

    La différence est importante.

    Pour accéder à son dossier personnel, un usager doit généralement prouver son identité. Pour bénéficier d’un tarif réservé aux moins de 26 ans, il pourrait en revanche suffire de prouver qu’il respecte cette condition, sans communiquer sa date de naissance. Enfin, signer un contrat ou certains actes administratifs nécessite une signature électronique.

    C’est cette distinction entre identité, attribut et signature que les intervenants du webinaire ont appelé les collectivités à mieux intégrer dans la conception de leurs services.

    Le portefeuille européen doit précisément permettre de présenter ces différentes preuves depuis son téléphone, avec un principe : ne communiquer que les informations nécessaires.

    Moins de justificatifs à fournir

    Pour l’usager, le changement pourrait être très concret.

    Prenons une demande de stationnement résidentiel. Aujourd’hui, une ville peut demander de créer un compte, de renseigner son adresse puis de transmettre différents documents. Demain, le portefeuille pourrait simplement fournir une preuve numérique vérifiable de résidence, si une autorité habilitée délivre cet attribut.

    Même logique pour l’âge, un diplôme, un permis de conduire ou d’autres justificatifs. Le service qui les reçoit peut en vérifier l’authenticité sans nécessairement conserver une photocopie ou un PDF.

    La Commission européenne prévoit que ces wallets puissent servir aussi bien auprès des services publics que privés, dans son propre pays ou ailleurs en Europe. Chaque État développera son portefeuille selon des normes communes : il n’y aura donc pas une application unique gérée par Bruxelles.

    Pour les collectivités, il faudra revoir les démarches

    Le changement est plus important qu’une nouvelle possibilité de connexion à un site municipal.

    Les collectivités vont devoir examiner leurs procédures : quelles données demandent-elles aujourd’hui ? Sont-elles toutes indispensables ? Un document complet est-il nécessaire lorsqu’une simple preuve suffit ? Quels actes nécessitent réellement une signature ?

    Elles devront aussi adapter progressivement leurs systèmes pour reconnaître les portefeuilles européens et vérifier les justificatifs numériques qu’ils contiennent.

    La ville allemande de Bonn, présentée pendant le webinaire MCE Community, donne déjà un aperçu de cette évolution. Elle utilise des signatures et des cachets électroniques qualifiés dans plusieurs domaines : fiscalité, achats publics, urbanisme ou justice.

    La signature engage une personne. Le cachet électronique, lui, permet à une mairie ou à une autre organisation de garantir qu’un document vient bien d’elle et qu’il n’a pas été modifié.

    L’un des messages du webinaire était d’ailleurs pragmatique : avant de demander aux citoyens de signer électroniquement, les administrations doivent elles-mêmes savoir signer, apposer un cachet et vérifier les signatures reçues.

    Et en France ?

    Pour les Français, cette évolution devrait principalement passer par une application déjà existante : France Identité.

    Adossée à la nouvelle carte nationale d’identité au format carte bancaire, elle permet déjà de prouver son identité depuis son smartphone et d’y intégrer notamment son permis de conduire ou sa carte grise. France Titres indique que France Identité a été désignée comme le futur portefeuille EUDI français.

    Il ne faut pas pour autant confondre France Identité et FranceConnect+.

    FranceConnect+ est une passerelle utilisée pour accéder à des démarches françaises particulièrement sensibles. Pour s’y connecter, l’usager choisit une identité numérique reconnue, aujourd’hui France Identité ou L’Identité Numérique La Poste.

    France Identité est, elle, l’une de ces identités numériques et doit évoluer pour devenir le portefeuille européen français.

    Autrement dit, un utilisateur de FranceConnect+ n’a pas aujourd’hui à « changer de compte ». FranceConnect+ conservera son rôle d’accès aux services qui l’utilisent. Mais c’est France Identité qui doit apporter progressivement les nouvelles fonctions européennes du wallet.

    Le calendrier est proche : les États doivent mettre leur portefeuille à disposition d’ici la fin de 2026, puis leur acceptation par les services concernés doit se développer à partir de 2027.

    Une simplification qui soulève aussi des inquiétudes

    La promesse est séduisante : moins de comptes, moins de justificatifs à envoyer et davantage de contrôle sur les données communiquées.

    Mais concentrer sur un téléphone une identité, des justificatifs et des possibilités de signature soulève naturellement des questions.

    La première concerne la vie privée. Si les différentes utilisations du portefeuille pouvaient être reliées entre elles, elles permettraient potentiellement de reconstituer une partie des activités d’une personne. Le Contrôleur européen de la protection des données considère explicitement ce risque de traçage et de profilage comme l’un des enjeux majeurs des wallets numériques.

    Le règlement cherche à l’empêcher. Il impose notamment que l’utilisation du portefeuille soit volontaire, que les personnes qui refusent de l’utiliser ne soient pas désavantagées et que les transactions ne puissent pas être reliées entre elles lorsque ce n’est pas nécessaire.

    Autre interrogation : l’inclusion numérique. Une démarche peut rester facultative en théorie mais devenir beaucoup plus compliquée sans smartphone. Les administrations devront donc éviter que la simplification offerte à la majorité ne dégrade l’accès aux services pour les personnes âgées, éloignées du numérique ou ne souhaitant simplement pas utiliser le wallet.

    Enfin, la sécurité sera déterminante. Plus le portefeuille contiendra d’informations utiles, plus les conséquences d’un téléphone compromis ou d’une usurpation d’identité pourront être importantes. La Commission reconnaît elle-même que sécurité, fiabilité, accessibilité et facilité d’utilisation font partie des principaux défis à résoudre.

    Les villes doivent commencer à se préparer

    Le groupe eIDAS de MCE Community poursuivra ses échanges le 19 novembre, avec une session consacrée aux attestations électroniques d’attributs.

    Pour les collectivités, le sujet n’est donc plus vraiment de savoir si cette évolution arrivera, mais comment s’y préparer.

    La question à se poser pour chaque démarche devient finalement assez simple : avons-nous réellement besoin de connaître l’identité de cet usager, avons-nous seulement besoin de vérifier une information le concernant, ou devons-nous lui demander une signature ?

    Derrière les sigles eIDAS et EUDI Wallet se trouve ainsi une ambition très concrète : faire circuler plus facilement les preuves nécessaires entre citoyens, administrations et entreprises européennes, plutôt que demander sans cesse aux citoyens de transporter eux-mêmes leurs justificatifs d’un service à l’autre.

    Reste à réussir l’équilibre entre simplicité, sécurité et protection de la vie privée. C’est probablement sur ce terrain, autant que sur la technologie elle-même, que se jouera l’adoption du portefeuille européen.

    Pour aller plus loin

  • Collectivités : le numérique public doit maintenant faire ses preuves

    Collectivités : le numérique public doit maintenant faire ses preuves

    Avec son premier Digital Government Outlook, publié en juin 2026, l’OCDE dresse un constat simple : les États ont beaucoup investi dans le numérique public, mais ils doivent maintenant démontrer son utilité concrète. Depuis dix ans, on a multiplié les démarches en ligne, les portails de services, les politiques d’open data, les systèmes d’identité numérique et les dispositifs d’interopérabilité. Les fondations existent. Mais elles ne suffisent pas toujours à simplifier la vie des citoyens, ni à améliorer le travail des agents.

    Les attentes sont fortes. Les habitants veulent des services plus simples, plus rapides, plus lisibles. Les administrations, elles, doivent composer avec des moyens contraints, des procédures lourdes et des systèmes d’information souvent fragmentés. L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle pression : elle peut accélérer certaines tâches, mais elle oblige aussi à mieux encadrer les usages, les données et les décisions.

    Le rapport de l’OCDE s’adresse d’abord aux États, mais il concerne directement les collectivités locales. Elles sont en première ligne sur les démarches du quotidien : inscriptions scolaires, petite enfance, action sociale, urbanisme, voirie, mobilité, équipements publics, vie associative, signalements. Et c’est à cette échelle que le numérique public est jugé. Pour un habitant, la transformation numérique ne se mesure pas à l’existence d’une stratégie nationale, mais à la possibilité de trouver une information fiable, d’accomplir une démarche sans la recommencer trois fois, ou d’obtenir une réponse claire.

    L’un des points centraux du rapport concerne les données. L’OCDE ne demande pas seulement d’en publier davantage. Elle insiste sur leur qualité, leur mise à jour et leur réutilisation. Dans les pays de l’OCDE, 57 % des jeux de données à forte valeur sont disponibles en open data, contre 47 % en 2023. Les données géospatiales et statistiques sont les mieux couvertes, avec 73 % et 74 % de disponibilité. D’autres restent en retrait : 34 % pour les données relatives aux entreprises, 38 % pour les finances publiques et la redevabilité, 53 % pour la santé et le social.

    Pour une collectivité, cela change la nature du sujet. Les horaires d’équipements, les événements, les travaux, les aides locales, les délibérations, les subventions, les marchés publics, les données environnementales ou les informations de mobilité ne sont pas de simples fichiers à publier. Ce sont des données de service public. Si elles sont incomplètes ou obsolètes, les services en ligne se dégradent, les agents perdent du temps et les outils d’IA produisent des réponses erronées.

    L’IA entre justement dans une phase plus exigeante. L’OCDE observe qu’elle est déjà utilisée dans presque tous les pays membres. Mais seuls 28 % des pays évaluent systématiquement son impact dans l’administration. Le chiffre invite à la prudence. Une expérimentation peut être séduisante ; elle ne devient utile que si ses effets sont mesurés.

    Pour les collectivités, la méthode doit rester simple : partir d’un problème précis, vérifier la qualité des données, maintenir une supervision humaine, mesurer les résultats et expliquer clairement ce qui est automatisé ou non.

    Le rapport dessine ainsi une feuille de route pour les territoires. D’abord, mieux organiser la gouvernance de la donnée : savoir quelles informations existent, qui les met à jour et à quels services elles servent. Ensuite, renforcer l’interopérabilité pour éviter l’empilement d’outils incapables de communiquer entre eux. Puis améliorer l’expérience usager en testant les services avec les habitants, les associations, les entreprises et les agents. Enfin, déployer l’IA par cas d’usage concrets, avec des règles claires et des indicateurs d’impact.

    Le message de l’OCDE est moins technologique qu’organisationnel. Et la prochaine étape se jouera largement dans les territoires, là où les habitants rencontrent chaque jour le service public.

  • À #VivaIssy, des étudiants interrogent la responsabilité juridique des systèmes d’IA

    À #VivaIssy, des étudiants interrogent la responsabilité juridique des systèmes d’IA

    Le 15 juin dernier, dans le cadre du Festival #VivaIssy, cinq étudiants de la Faculté de droit de l’Université Catholique de Lille et de l’Isep, deux grandes écoles ayant leur campus sur la ville, ont proposé un format original : une audience fictive consacrée à un litige entre une commune et le fournisseur d’un logiciel de vidéosurveillance algorithmique.

    Victoria Roger, Ya-Sin Alao, Jeanne Alexandre, Antonin Lacouture-Raimbault et Benjamin Dinon ont endossé les rôles d’avocats, d’experts et de parties au procès pour traiter une question très concrète : qui doit répondre d’une arrestation illégale déclenchée par une alerte produite par une IA ?

    Le cas imaginé mettait en scène la commune de La Bas-les-Palisseaux. Celle-ci avait installé un système de vidéosurveillance algorithmique fourni par la société GlobalView. Un matin, le logiciel signale M. Dupont, habitant de longue date, parce qu’il reste immobile plusieurs minutes devant une gare. L’algorithme classe ce comportement comme anormal. Une alerte est transmise aux services de police. Les agents interviennent. M. Dupont est interpellé puis placé en garde à vue.

    Le problème est simple : M. Dupont n’a rien fait.

    Dans un premier jugement, la commune est condamnée pour arrestation illégale. Trois préjudices sont reconnus : un préjudice professionnel, car M. Dupont n’a pas pu se rendre à son travail ; un préjudice moral, lié au choc de l’arrestation et de la garde à vue ; un préjudice réputationnel, puisque l’interpellation s’est déroulée publiquement.

    Après avoir indemnisé la victime, la commune se retourne contre GlobalView. Elle engage une action pour obtenir le remboursement des sommes versées. Le débat ne porte donc pas sur une IA abstraite, mais sur la chaîne de responsabilité entre le concepteur de l’outil et la collectivité qui l’utilise.

    La commune défend une thèse claire : le logiciel était défectueux. Selon son avocat, le système a confondu un comportement inhabituel avec un comportement dangereux. Rester immobile devant une gare n’est pas une menace. Pourtant, l’algorithme a transformé cette situation banale en signal de suspicion.

    L’argument est renforcé par un chiffre cité dans le dossier : le taux d’erreur du système pouvait atteindre 50 % pour certains profils. Pour la commune, un tel niveau d’incertitude est difficilement compatible avec une mission de sécurité publique. Un outil aussi fragile ne devrait pas orienter une décision pouvant conduire à une privation de liberté.

    La commune invoque plusieurs bases juridiques. D’abord le RGPD, au titre de l’exactitude des données, de la protection dès la conception et de la sécurité adaptée. Ensuite le règlement européen sur l’intelligence artificielle, qui impose des obligations renforcées aux systèmes à haut risque. Enfin le Code civil, avec la responsabilité du fait des produits défectueux.

    GlobalView défend une position inverse. La société affirme ne pas avoir vendu une machine à décider, mais un outil d’aide à l’analyse. Son logiciel produit une probabilité, pas un ordre d’interpellation. La décision finale appartient aux agents de la commune.

    C’est le cœur du débat. Une alerte algorithmique suffit-elle à engager la responsabilité du fournisseur ? Ou la responsabilité incombe-t-elle d’abord à l’autorité publique qui décide d’agir sur la base de cette alerte ?

    Pour GlobalView, la commune devait organiser une supervision humaine réelle. Cela suppose des agents formés, des protocoles clairs et la possibilité concrète de contredire la machine. Le contrôle humain ne peut pas se réduire à valider une alerte sur un écran.

    L’expertise technique présentée pendant l’audience a permis d’éclairer ce point. Le système avait identifié M. Dupont parce que son immobilité rompait avec le flux habituel des passants. L’IA n’a donc pas reconnu un danger. Elle a détecté un écart à la norme.

    Cette distinction est essentielle. Un comportement atypique n’est pas nécessairement suspect. Dans l’espace public, chacun peut s’arrêter, attendre, hésiter, regarder autour de soi, sans devenir une cible.

    L’expert a également rappelé le risque de biais d’automatisation. Face à une alerte émise par un outil présenté comme fiable, un agent humain peut avoir tendance à faire confiance à la machine. Il valide alors la recommandation sans prendre le recul nécessaire. L’humain reste officiellement dans la boucle, mais son jugement est déjà orienté.

    L’intervention de Jeanne Alexandre, dans le rôle d’une experte de la Ligue des Droits de l’Homme, a replacé le litige sur le terrain des libertés fondamentales. M. Dupont a été privé de sa liberté sans faute de sa part. Il a été traité comme suspect sur la base d’un signal algorithmique. Son arrestation publique a porté atteinte à sa dignité et à sa réputation.

    Le cas fictif posait ainsi une question très actuelle pour les collectivités : comment utiliser des outils d’analyse algorithmique sans fragiliser les droits des citoyens ?

    La réponse passe par plusieurs exigences concrètes. Avant tout déploiement, une commune doit réaliser une étude d’impact sérieuse, informer clairement la population, fixer un protocole de vérification humaine, conserver la trace des décisions et prévoir un recours accessible pour les personnes concernées.

    Le procès n’a pas livré de verdict définitif. Et c’est précisément ce qui faisait sa force. Il montrait que la responsabilité ne se laisse pas enfermer dans une réponse simple. Le fournisseur doit concevoir un outil fiable, documenté et conforme. La commune doit l’utiliser avec prudence, former ses agents et assumer ses décisions opérationnelles.

    En choisissant ce format, les étudiants ont rendu visible ce que les débats sur l’IA masquent souvent : derrière chaque système automatisé, il y a des concepteurs, des acheteurs, des utilisateurs, des procédures et des citoyens exposés aux conséquences.

    Cette séquence a aussi montré que le droit n’est pas l’ennemi de l’innovation. Il en est la condition de confiance. Dans une ville, l’intelligence artificielle ne peut être acceptée que si chacun sait qui décide, qui contrôle et qui répond en cas d’erreur.

  • LumiSense : quand la lumière devient intelligente au service des bâtiments et des villes

    LumiSense : quand la lumière devient intelligente au service des bâtiments et des villes

    Parmi les innovations présentées lors du Festival #VivaIssy 2026, certaines donnent un aperçu très concret de ce que pourraient devenir nos bâtiments dans les prochaines années. C’est le cas de LumiSense, une technologie développée conjointement par l’Isep, l’Université de Tsinghua à Pékin et l’entreprise Xuyu Optical, récompensée par une médaille d’or au Salon international des inventions de Genève 2026.

    Présenté le 16 juin dernier par le professeur Xun Zhang et Jérôme Barbotin, le projet illustre le parcours complet d’une innovation : née dans les laboratoires de recherche, validée sur le plan scientifique, distinguée à l’international puis expérimentée sur le terrain, notamment à Issy-les-Moulineaux.

    Au premier regard, LumiSense apparaît comme un système d’éclairage intelligent piloté par l’intelligence artificielle. Son objectif est de reproduire au plus près la lumière naturelle afin d’améliorer le confort visuel, le bien-être et les conditions d’apprentissage ou de travail. Mais derrière cette promesse se cache une transformation beaucoup plus profonde de la manière dont les bâtiments sont conçus et exploités.

    Le projet repose sur une idée simple : faire de chaque luminaire un équipement intelligent capable non seulement d’éclairer mais aussi de collecter, traiter et transmettre des informations. La lumière devient alors une infrastructure numérique à part entière.

    Cette évolution s’appuie sur le développement du Power over Ethernet (PoE), une technologie qui permet d’alimenter les équipements électriques directement par les câbles réseau. Longtemps limitée à quelques watts, cette technologie atteint désormais des puissances pouvant dépasser 90 watts, suffisantes pour alimenter des éclairages LED performants, des capteurs ou encore des équipements d’intelligence artificielle.

    À terme, cette approche pourrait simplifier considérablement les infrastructures des bâtiments. Au lieu de multiplier les réseaux électriques traditionnels, un seul câblage informatique permettrait d’assurer à la fois l’alimentation énergétique et les échanges de données. Les coûts d’installation et de maintenance s’en trouveraient réduits tandis que les bâtiments gagneraient en flexibilité.

    L’autre innovation majeure concerne l’efficacité énergétique. LumiSense fonctionne principalement en courant continu, ce qui permet de limiter les pertes liées aux multiples conversions électriques. L’électricité produite par des panneaux photovoltaïques peut ainsi être utilisée plus directement par les équipements du bâtiment.

    Selon les résultats présentés lors de la conférence, cette architecture permettrait d’atteindre jusqu’à 72 % d’économies d’énergie sur certains sites pilotes. Une performance qui répond aux objectifs de sobriété énergétique poursuivis par de nombreuses collectivités.

    Chaque point lumineux disposant de sa propre adresse IP, il devient possible de créer un véritable jumeau numérique du bâtiment. Les gestionnaires peuvent connaître en temps réel les conditions d’occupation, les consommations ou encore les besoins des utilisateurs.

    L’originalité du système réside toutefois dans son approche de l’intelligence artificielle. Contrairement à de nombreuses solutions connectées qui reposent sur des traitements réalisés dans le cloud, LumiSense privilégie une IA locale embarquée directement dans les équipements. Les données sont analysées sur place, limitant les risques de cybersécurité et préservant davantage la vie privée des occupants.

    Cette intelligence embarquée ouvre la voie à de nouveaux usages. La lumière peut ainsi s’adapter automatiquement à la fatigue visuelle, aux rythmes biologiques ou aux conditions ambiantes afin d’améliorer le confort des occupants. Les capteurs intégrés permettent également de détecter certaines situations sans recourir à des caméras, un choix assumé par les concepteurs du projet pour concilier innovation et respect de l’intimité.

    Les applications vont bien au-delà du simple éclairage. En cas d’incendie ou d’évacuation d’urgence, le réseau basse tension reste opérationnel même si l’alimentation électrique principale est interrompue. Les luminaires peuvent alors guider les occupants grâce à des signaux lumineux dynamiques indiquant les chemins les plus sûrs.

    Des expérimentations menées en Chine montrent également que cette technologie peut servir à guider avec précision des véhicules autonomes dans des espaces où le GPS ne fonctionne pas, comme les parkings souterrains.

    À Issy-les-Moulineaux, ces travaux trouvent un prolongement concret à travers un module Smart City développé en partenariat avec la Ville. L’objectif est d’explorer comment cette nouvelle génération d’infrastructures intelligentes peut contribuer à améliorer la gestion énergétique des bâtiments, la sécurité des usagers et les services rendus aux habitants.

    Au-delà de la prouesse technologique, les chercheurs voient dans LumiSense un outil capable d’accompagner les grandes évolutions démographiques et sociétales. Le maintien à domicile des personnes âgées, la surveillance discrète de certains indicateurs de santé ou encore l’adaptation automatique des espaces de vie pourraient demain s’appuyer sur cette infrastructure lumineuse devenue intelligente.

    Imaginée entre Paris et Pékin, récompensée à Genève et désormais expérimentée à Issy-les-Moulineaux, LumiSense illustre une nouvelle génération d’innovations où l’intelligence artificielle s’efface derrière l’usage pour rendre les bâtiments plus économes, plus sûrs et plus attentifs aux besoins de leurs occupants.

    Le projet LumiSense sur le site de l’Isep

  • Comment Pilsen a fait des drones un service public opérationnel

    Comment Pilsen a fait des drones un service public opérationnel

    Au fil des crises récentes, les drones ont changé de statut. D’outil technologique parfois perçu comme gadget, ils deviennent un élément concret des dispositifs de sécurité. À Pilsen, en République Tchèque, cette évolution s’incarne dans DronySIT, une unité municipale créée il y a une dizaine d’années et désormais intégrée au système national de secours.

    Au départ, l’initiative relevait de la pédagogie et de la communication. On y apprenait à piloter, à produire des images pour valoriser le territoire ou à développer des logiciels. Puis sont venus les premiers exercices avec les pompiers et la police. Les images aériennes ont rapidement démontré leur utilité. Un accident a marqué un tournant : un crash d’hélicoptère sur le toit d’une usine. Le bâtiment était fragilisé et l’intervention au sol risquée. Les drones ont permis d’évaluer la situation sans exposer les équipes de secours. À partir de là, une collaboration étroite s’est installée.

    Les membres de l’unité sont devenus pompiers volontaires. Ils disposent de véhicules d’intervention et interviennent désormais à toute heure. DronySIT est aujourd’hui intégré au système de sauvetage tchèque (IZS), mobilisable 24h/24 aux côtés des services d’urgence.

    Sur le terrain, les drones remplissent des missions très concrètes. Lors d’une disparition en forêt, la caméra thermique balaie la zone. Une signature de chaleur apparaît, le zoom confirme une présence humaine, les coordonnées GPS sont transmises en quelques secondes. Lors d’un concert ou d’un rassemblement, les équipes surveillent les flux de foule et détectent rapidement une altercation. Sur un accident de la route, quelques minutes suffisent pour produire une cartographie précise et rouvrir plus vite la circulation.

    Le matériel s’est professionnalisé. Les drones principaux, de type Matrice, embarquent des caméras capables de zoomer à très longue distance tout en conservant une image exploitable. À 150 mètres, il devient possible d’identifier une personne et d’observer ses gestes. D’autres appareils, plus compacts, interviennent dans des espaces restreints. Dans un bâtiment endommagé ou enfumé, des drones protégés par une cage peuvent progresser à l’intérieur, scanner les lieux et repérer des points chauds ou des victimes.

    Une autre évolution marque les pratiques : le transport. Des drones cargo permettent désormais d’acheminer du matériel. Eau, nourriture, équipements ou défibrillateurs peuvent être livrés directement sur une zone difficile d’accès, sans attendre l’arrivée des équipes au sol.

    L’équipe de DronySIT ne s’est pas contentée d’utiliser des drones. Elle teste, modifie, développe ses propres outils. Elle assemble les images, exploite les données, intègre des fonctions d’intelligence artificielle pour détecter et suivre des cibles. Les drones deviennent ainsi des capteurs mobiles intégrés à la décision opérationnelle.

    L’activité est régulière : plus de 130 interventions par an. Le service reste gratuit pour les forces de sécurité, financé par la ville et ses partenaires. Un modèle public assumé, centré sur l’efficacité.

    Autour de l’unité, un écosystème s’est structuré. Des collaborations existent avec Czech Technical University à Prague pour la recherche, avec European Union Aviation Safety Agency sur les questions de sécurité. L’équipe intervient aussi dans les écoles et lors d’événements publics, pour expliquer ces technologies et leurs usages.

    Dans leurs locaux, les anciens drones sont conservés. En quelques années, les modèles deviennent obsolètes. Cette rapidité illustre une réalité : le domaine évolue vite, et chaque génération ouvre de nouveaux usages.

    DronySIT incarne une approche originale: celle d’un acteur public local capable de transformer des technologies émergentes en solutions opérationnelles. L’unité agit comme un chaînon entre industrie, recherche et terrain.

    Le site web de DronySIT : https://www.dronysit.cz/en/