Auteur/autrice : Eric Legale

  • L’IA, levier de croissance pour les TPE et PME : le plan d’action en 90 jours de la CCI

    L’IA, levier de croissance pour les TPE et PME : le plan d’action en 90 jours de la CCI

    Le 16 juin dernier, à l’ISEP et dans le cadre du festival #VivaIssy, la Chambre de commerce et d’industrie réunissait des dirigeants de petites entreprises autour d’une promesse simple : repartir avec un calendrier d’intégration de l’intelligence artificielle sur trois mois. Pas de prospective abstraite, mais des cas d’usage, des démonstrations et une feuille de route.

    La séquence a combiné une présentation technique baptisée « Démystifier l’IA » et une table ronde animée par Xavier Charpentier, secrétaire général d’InnoCherche, qui a confronté les promesses du secteur à la réalité du terrain.

    « Le retour sur investissement ne se discute pas »

    L’intervenant principal, Thierry Stahl, expert digital à la CCI Paris Île-de-France et fort de trente ans d’informatique, a posé son cadre d’entrée de jeu. Le coût mensuel d’un abonnement professionnel à un grand modèle de langage tourne autour de 20 à 30 euros. En face, il chiffre le gain à 5 à 8 heures par semaine sur les tâches répétitives, soit une demi-journée. Ramené à l’heure, l’outil revient selon lui à un euro. « Si vous gagnez un jour par semaine, ça fait quatre jours de productivité, et ça vous coûte 20 euros », a-t-il résumé.

    Autre chiffre mis en avant : une réponse rapide à un prospect ferait grimper le taux de transformation de 30 à 40 %. Un écart qu’il qualifie de « monstrueux ».

    Pour passer du discours à l’usage, l’orateur a tenu à clarifier un vocabulaire souvent confondu. Le chatbot fonctionne par arbres de décision et logique binaire ; il répond aux questions simples mais reste prisonnier de son contexte. L’assistant comprend et génère du texte — résumé, rédaction, traduction — mais demeure passif : « il ne fait rien tout seul ». L’agent constitue le palier décisif. Connecté aux documents de l’entreprise et à des outils externes comme l’agenda ou la messagerie, il agit de façon autonome. C’est là que se loge, selon lui, le retour sur investissement le plus fort.

    Six fonctions, une matrice de démarrage

    L’IA peut s’installer dans six familles de besoins : commercial, administratif, marketing et contenu, service après-vente, ressources humaines et recrutement, opérations et documentation. Reste à choisir par où commencer. L’orateur propose une « matrice de la victoire rapide » : la première tâche automatisée doit être fréquente, à faible risque, reposer sur une information disponible et permettre une validation facile. La retranscription de réunions ou la rédaction de brouillons d’e-mails de relance entrent dans cette catégorie.

    Deux techniques structurent ensuite l’usage. Le « prompt maître » consiste à définir sept à huit modèles d’instructions pour les processus récurrents — diagnostic, benchmark, devis — plutôt que d’improviser chaque demande. Le « negative prompting » fixe des garde-fous en interdisant explicitement à la machine certaines décisions : « Ne propose jamais de remise sans mon accord. »

    La feuille de route se déroule sur trois mois. Les trente premiers jours servent à cadrer, à créer un premier agent et à obtenir une victoire rapide. Du trentième au soixantième jour, l’entreprise déploie un second agent et forme ses équipes autour d’un référent interne. Le dernier mois est consacré à l’industrialisation, aux chartes d’usage et à la mesure des gains. Sur ce point, l’orateur insiste : la moitié des projets informatiques qui échouent le doivent à l’absence d’un référent disposant de temps dédié.

    La fin du SEO, l’arrivée du GEO

    Parmi les ruptures annoncées, la visibilité en ligne occupe une place centrale. Pendant vingt-cinq ans, les entreprises ont optimisé leur référencement naturel pour les moteurs de recherche. Désormais, une part croissante des requêtes passe par les IA conversationnelles, qui restituent une réponse synthétique plutôt qu’une liste de liens. L’orateur invite à basculer vers le GEO, le référencement sur les modèles de langage : pages de questions-réponses structurées, schémas explicites, contenus facilement synthétisables.

    Le volet sécurité a refroidi la salle. L’intervenant rapporte une conversation du 15 juin 2026 avec le responsable de la sécurité informatique de la CCI : plus de 20 000 attaques par seconde en une heure. Sa consigne récurrente — « N’utilisez pas les LLM gratuits, vos datas sont remises dans la machine » — vise à pousser les dirigeants vers des versions payantes qui garantissent la confidentialité. Il renvoie aux bonnes pratiques de l’ANSSI et rappelle que la sécurité tient moins à la marque du modèle qu’à son paramétrage et à la gouvernance des données.

    La conférence s’est close sur une note moins comptable. L’orateur a évoqué une visite à l’Institut Curie, où l’IA aurait fait gagner « 20 ans d’avance » sur le traitement des cancers du sein. Pour lui, le temps libéré par l’automatisation doit servir à « aller voir les gens » — renforcer le contact humain plutôt que l’effacer.

    Table ronde : « IA en action, promesses et frictions »

    Le second temps de la matinée a réuni trois profils complémentaires : Lionel Verdy, entrepreneur, Élodie Da Ponte, spécialiste de la formation, et David Fayon, expert du numérique et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. Un sondage d’ouverture a donné le ton : la moitié de la salle déclarait ne pas utiliser l’IA à titre professionnel. Lionel Verdy a aussitôt nuancé la frontière. « Waze, c’est l’une des IA les plus utilisées en France », a-t-il rappelé, citant aussi Qonto branché sur son comptable, qui n’intervient plus qu’une heure par semaine pour certifier les écritures.

    Le risque, selon les intervenants, n’est pas la déception mais la submersion. Face à des possibilités quasi infinies, le dirigeant peut perdre ce qu’ils appellent la « colonne vertébrale » : le go-to-market, la relation client, la rentabilité. David Fayon a résumé la mutation en cours par la formule du « processus inversé » : l’IA produit le premier jet, l’humain supervise, contextualise et assume la responsabilité. « Ce n’est pas l’IA qui est responsable, c’est toujours le chef d’entreprise », a-t-il martelé. Une exigence qui touche directement la conformité — mentions légales, RGPD, ton de marque.

    Les cas d’usage cités restent terre à terre. Un restaurateur a confié à l’IA ses plannings et le calcul de ses heures supplémentaires. Une petite structure peut, à partir d’un seul script vidéo, décliner un article de blog, une newsletter et des publications sur les réseaux sociaux. David Fayon évoque un site web développé en deux jours pour un résultat supérieur à un mois de développement classique. Lionel Verdy tempère pourtant l’idée du gain immédiat : « L’IA ne m’a pas fait gagner de temps. Ça m’a obligé à me poser pour savoir comment bien l’orchestrer. »

    Élodie Da Ponte a insisté sur l’accompagnement. Sans adhésion des équipes, prévient-elle, les projets « échouent lamentablement ». La condition : expliquer le pourquoi, montrer le bénéfice concret pour chaque collaborateur.

    Souveraineté et atrophie des compétences

    La table ronde a aussi abordé les angles morts. La dépendance aux modèles étrangers en est un : David Fayon a cité la coupure d’accès à la dernière version de l’IA d’Anthropic pour les utilisateurs non citoyens des États-Unis comme preuve de fragilité, plaidant pour des IA internes — La Poste GPT, Find d’Orange — nourries de données propriétaires et hébergées en France. La MAIF a fait le choix de maintenir ses centres d’appel sur le territoire, l’IA augmentant la valeur des conseillers plutôt que de délocaliser.

    Dernier sujet, plus sociétal : la formation. Si l’IA absorbe les tâches confiées aux juniors, qui formera les seniors de demain ? Les intervenants alertent sur une « atrophie cérébrale » — la compétence que l’on n’exerce plus se perd, à l’image des chauffeurs de taxi londoniens dépossédés de leur mémoire des rues par le GPS. Une étude McKinsey a été citée : 30 à 40 % des métiers appelés à disparaître, 20 à 30 % à émerger. La réponse avancée tient en une formule de David Fayon : « C’est l’alliance entre l’humain et l’IA, avec la capacité à prompter et le jugement critique, qui fera la différence. »

    Pour les dirigeants présents, le message des deux séquences converge. L’IA n’est plus réservée aux grands groupes, son coût d’entrée est faible, mais son rendement dépend du métier, de la méthode et d’une supervision humaine assumée. La CCI propose, pour amorcer la démarche, un diagnostic gratuit de trente minutes et des formations certifiées Qualiopi pour apprendre à construire ses propres agents.

  • Numérique : maîtrisons-nous vraiment nos outils ?

    Numérique : maîtrisons-nous vraiment nos outils ?

    Maîtrisons-nous vraiment les technologies dont nous dépendons chaque jour ? C’est par cette question directe que Rémy Février a ouvert la session « Le numérique à l’épreuve du réel : illusion de maîtrise et nouvelles vulnérabilités », organisée dans le cadre du Festival #VivaIssy 2026.

    Professeur au Conservatoire national des arts et métiers, ancien officier supérieur de la Gendarmerie nationale, spécialiste des questions de sécurité, de défense et de renseignement, Rémy Février a proposé une lecture lucide de notre dépendance numérique. Son propos ne relevait ni du discours alarmiste, ni de la fascination technologique. Il partait d’un constat simple : le numérique est devenu l’environnement dans lequel fonctionnent nos organisations, nos entreprises, nos administrations et une part croissante de notre vie quotidienne.

    Nous avons souvent le sentiment de mieux contrôler le monde parce que nous disposons de tableaux de bord, de données, d’indicateurs et d’outils automatisés. Mais cette accumulation de mesures ne garantit pas la compréhension. « Mesurer n’est pas comprendre », a rappelé Rémy Février. Un indicateur peut être au vert alors qu’une menace progresse déjà. Un système peut fonctionner parfaitement jusqu’au jour où une panne, une attaque ou une erreur révèle des dépendances que l’on avait cessé de voir.

    Le numérique donne le sentiment de rendre les organisations plus fluides, plus rapides et plus efficaces. En réalité, il les rend aussi plus interdépendantes. Données hébergées chez des prestataires, logiciels externalisés, services cloud, réseaux, API, plateformes : aucune organisation ne fonctionne plus seule. La question n’est donc plus seulement de savoir si un outil marche, mais de comprendre ce qui se passe lorsqu’il ne marche plus.

    Cette réflexion concerne directement les collectivités, les PME, les services publics et les entreprises. Les grandes cyberattaques donnent souvent l’impression que seuls les grands groupes sont visés. Rémy Février a au contraire insisté sur la vulnérabilité des structures plus petites, parfois moins préparées, persuadées de ne pas intéresser les attaquants. Dans une économie connectée, une PME, un prestataire ou une collectivité peuvent devenir des points d’entrée, des cibles ou des maillons faibles.

    L’intelligence artificielle accentue encore ces risques. Elle ne crée pas toutes les menaces, mais elle les accélère. Elle permet de produire des messages plus crédibles, des escroqueries plus personnalisées, des campagnes de désinformation plus rapides. L’arnaque au président, les faux ordres de virement, les imitations de voix ou de visages deviennent plus difficiles à repérer. Le risque n’est plus seulement technique. Il touche la décision, la confiance et la capacité à distinguer une situation normale d’une manipulation.

    Rémy Février a également rappelé que la souveraineté numérique ne se mesure pas dans les périodes calmes. Elle se révèle dans les crises. Être souverain ne signifie pas vivre sans dépendance. Cela signifie savoir ce que l’on maîtrise, identifier ce dont on dépend et être capable de continuer à agir en état dégradé. Peut-on fonctionner si un prestataire est indisponible ? Peut-on reprendre la main si un service critique tombe ? Les équipes savent-elles décider lorsque les outils habituels ne répondent plus ?

    Cette culture de la résilience suppose un changement de regard. La sécurité numérique ne peut plus être considérée comme une simple fonction support. Le système d’information est devenu la colonne vertébrale des organisations. Il conditionne l’activité, la relation aux usagers, la production, la facturation, la communication et parfois la sécurité physique. La gouvernance doit donc intégrer les risques numériques au plus haut niveau, avec des procédures claires, des exercices de crise et une vraie capacité de décision.

    La conférence a aussi ouvert une perspective plus lointaine avec l’arrivée du quantique. Certaines informations protégées aujourd’hui pourraient ne plus l’être demain. Cette évolution oblige les organisations à penser la sécurité dans la durée, à inventorier leurs données sensibles et à anticiper la migration vers des solutions de chiffrement plus robustes.

    Au fond, le message de cette session tenait en une idée forte : le numérique n’a pas supprimé le réel, il l’a rendu plus exigeant. Rémy Février a rappelé que l’innovation ne peut être durable sans lucidité.

  • Information et IA : comment garder confiance quand le faux devient crédible ?

    Information et IA : comment garder confiance quand le faux devient crédible ?

    Comment continuer à faire confiance à l’information lorsque l’intelligence artificielle permet de produire en quelques secondes une image réaliste, une voix imitée ou un article parfaitement rédigé, mais entièrement fictif ? C’est autour de cette question que s’est conclue l’une des journées du Festival #VivaIssy 2026, avec une rencontre consacrée à « L’information à l’épreuve de l’IA : peut-on encore distinguer le vrai du faux ? ».

    Pour en débattre, deux observateurs du monde des médias étaient invités : Patrice Romedenne, rédacteur en chef à Franceinfo TV, et Isabelle Bourdet, directrice du Press Club de France. Tous deux ont rappelé que l’intelligence artificielle n’a pas créé la désinformation. Elle l’a rendue plus rapide, plus massive et surtout plus difficile à repérer.

    Le risque tient moins au faux grossier qu’au faux vraisemblable. Une photographie générée par IA peut paraître authentique. Un texte peut adopter les codes du journalisme. Une vidéo peut sembler familière, bien cadrée, bien montée, convaincante. « On ne voit pas les coutures », résume l’un des constats de cette rencontre. Le danger est là : le public ne se demande plus toujours si une information est vraie, mais si elle paraît crédible.

    Cette évolution crée un véritable brouillard informationnel. Dans un flux continu de contenus, d’images, d’avis et de commentaires, les repères se brouillent. Les plateformes accélèrent encore ce phénomène en enfermant parfois chacun dans ses préférences. Les algorithmes recommandent ce qui retient l’attention, suscite l’émotion ou confirme une opinion. Or une information qui émeut fortement mérite souvent une pause avant d’être partagée.

    Face à cela, le rôle du journaliste reste central. Sa valeur ajoutée ne tient pas seulement à l’écriture ou à la rapidité. Elle tient d’abord à la vérification, au croisement des sources, à la hiérarchisation et à la contextualisation. Une information fiable n’est pas seulement bien formulée. Elle doit être sourcée, datée, située, expliquée et confrontée à d’autres éléments.

    La rencontre a aussi rappelé que les méthodes classiques restent indispensables. Qui parle ? D’où vient l’image ? Quand a-t-elle été produite ? Dans quel contexte ? Quelle source confirme l’information ? Ces réflexes simples, souvent résumés par les questions « qui, quoi, où, quand, pourquoi et comment », restent les meilleurs outils pour résister aux contenus trompeurs.

    L’intelligence artificielle peut cependant devenir une alliée si elle est utilisée avec exigence. Elle peut aider à comparer des points de vue, à faire émerger des contradictions, à tester un raisonnement ou à identifier des biais. Encore faut-il ne pas lui déléguer l’esprit critique. La réponse la plus probable n’est pas toujours la plus juste. L’IA peut faire gagner du temps sur la forme ; ce temps doit être réinvesti dans le fond.

    La discussion a également insisté sur l’éducation aux médias. Les jeunes s’informent massivement sur TikTok, Instagram, YouTube ou via des créateurs de contenus. Une forte audience ne garantit pas la fiabilité. Les médias doivent donc investir ces espaces sans renoncer à leur exigence. Les familles, les enseignants et les professionnels ont aussi un rôle à jouer pour apprendre à identifier les manipulations, les images trop parfaites, les titres émotionnels ou les contenus sans source claire.

    Le conseil le plus marquant de cette rencontre tient en quelques mots : penser contre soi-même. Lire des médias différents, écouter des points de vue opposés, sortir de sa bulle, demander du contradictoire. À l’ère de l’IA, l’esprit critique ne consiste pas seulement à douter des autres. Il consiste aussi à interroger ses propres certitudes.

  • À #VivaIssy, des étudiants interrogent la responsabilité juridique des systèmes d’IA

    À #VivaIssy, des étudiants interrogent la responsabilité juridique des systèmes d’IA

    Le 15 juin dernier, dans le cadre du Festival #VivaIssy, cinq étudiants de la Faculté de droit de l’Université Catholique de Lille et de l’Isep, deux grandes écoles ayant leur campus sur la ville, ont proposé un format original : une audience fictive consacrée à un litige entre une commune et le fournisseur d’un logiciel de vidéosurveillance algorithmique.

    Victoria Roger, Ya-Sin Alao, Jeanne Alexandre, Antonin Lacouture-Raimbault et Benjamin Dinon ont endossé les rôles d’avocats, d’experts et de parties au procès pour traiter une question très concrète : qui doit répondre d’une arrestation illégale déclenchée par une alerte produite par une IA ?

    Le cas imaginé mettait en scène la commune de La Bas-les-Palisseaux. Celle-ci avait installé un système de vidéosurveillance algorithmique fourni par la société GlobalView. Un matin, le logiciel signale M. Dupont, habitant de longue date, parce qu’il reste immobile plusieurs minutes devant une gare. L’algorithme classe ce comportement comme anormal. Une alerte est transmise aux services de police. Les agents interviennent. M. Dupont est interpellé puis placé en garde à vue.

    Le problème est simple : M. Dupont n’a rien fait.

    Dans un premier jugement, la commune est condamnée pour arrestation illégale. Trois préjudices sont reconnus : un préjudice professionnel, car M. Dupont n’a pas pu se rendre à son travail ; un préjudice moral, lié au choc de l’arrestation et de la garde à vue ; un préjudice réputationnel, puisque l’interpellation s’est déroulée publiquement.

    Après avoir indemnisé la victime, la commune se retourne contre GlobalView. Elle engage une action pour obtenir le remboursement des sommes versées. Le débat ne porte donc pas sur une IA abstraite, mais sur la chaîne de responsabilité entre le concepteur de l’outil et la collectivité qui l’utilise.

    La commune défend une thèse claire : le logiciel était défectueux. Selon son avocat, le système a confondu un comportement inhabituel avec un comportement dangereux. Rester immobile devant une gare n’est pas une menace. Pourtant, l’algorithme a transformé cette situation banale en signal de suspicion.

    L’argument est renforcé par un chiffre cité dans le dossier : le taux d’erreur du système pouvait atteindre 50 % pour certains profils. Pour la commune, un tel niveau d’incertitude est difficilement compatible avec une mission de sécurité publique. Un outil aussi fragile ne devrait pas orienter une décision pouvant conduire à une privation de liberté.

    La commune invoque plusieurs bases juridiques. D’abord le RGPD, au titre de l’exactitude des données, de la protection dès la conception et de la sécurité adaptée. Ensuite le règlement européen sur l’intelligence artificielle, qui impose des obligations renforcées aux systèmes à haut risque. Enfin le Code civil, avec la responsabilité du fait des produits défectueux.

    GlobalView défend une position inverse. La société affirme ne pas avoir vendu une machine à décider, mais un outil d’aide à l’analyse. Son logiciel produit une probabilité, pas un ordre d’interpellation. La décision finale appartient aux agents de la commune.

    C’est le cœur du débat. Une alerte algorithmique suffit-elle à engager la responsabilité du fournisseur ? Ou la responsabilité incombe-t-elle d’abord à l’autorité publique qui décide d’agir sur la base de cette alerte ?

    Pour GlobalView, la commune devait organiser une supervision humaine réelle. Cela suppose des agents formés, des protocoles clairs et la possibilité concrète de contredire la machine. Le contrôle humain ne peut pas se réduire à valider une alerte sur un écran.

    L’expertise technique présentée pendant l’audience a permis d’éclairer ce point. Le système avait identifié M. Dupont parce que son immobilité rompait avec le flux habituel des passants. L’IA n’a donc pas reconnu un danger. Elle a détecté un écart à la norme.

    Cette distinction est essentielle. Un comportement atypique n’est pas nécessairement suspect. Dans l’espace public, chacun peut s’arrêter, attendre, hésiter, regarder autour de soi, sans devenir une cible.

    L’expert a également rappelé le risque de biais d’automatisation. Face à une alerte émise par un outil présenté comme fiable, un agent humain peut avoir tendance à faire confiance à la machine. Il valide alors la recommandation sans prendre le recul nécessaire. L’humain reste officiellement dans la boucle, mais son jugement est déjà orienté.

    L’intervention de Jeanne Alexandre, dans le rôle d’une experte de la Ligue des Droits de l’Homme, a replacé le litige sur le terrain des libertés fondamentales. M. Dupont a été privé de sa liberté sans faute de sa part. Il a été traité comme suspect sur la base d’un signal algorithmique. Son arrestation publique a porté atteinte à sa dignité et à sa réputation.

    Le cas fictif posait ainsi une question très actuelle pour les collectivités : comment utiliser des outils d’analyse algorithmique sans fragiliser les droits des citoyens ?

    La réponse passe par plusieurs exigences concrètes. Avant tout déploiement, une commune doit réaliser une étude d’impact sérieuse, informer clairement la population, fixer un protocole de vérification humaine, conserver la trace des décisions et prévoir un recours accessible pour les personnes concernées.

    Le procès n’a pas livré de verdict définitif. Et c’est précisément ce qui faisait sa force. Il montrait que la responsabilité ne se laisse pas enfermer dans une réponse simple. Le fournisseur doit concevoir un outil fiable, documenté et conforme. La commune doit l’utiliser avec prudence, former ses agents et assumer ses décisions opérationnelles.

    En choisissant ce format, les étudiants ont rendu visible ce que les débats sur l’IA masquent souvent : derrière chaque système automatisé, il y a des concepteurs, des acheteurs, des utilisateurs, des procédures et des citoyens exposés aux conséquences.

    Cette séquence a aussi montré que le droit n’est pas l’ennemi de l’innovation. Il en est la condition de confiance. Dans une ville, l’intelligence artificielle ne peut être acceptée que si chacun sait qui décide, qui contrôle et qui répond en cas d’erreur.

  • Alexandre Zapolsky à #VivaIssy : « Il n’est plus temps de débattre, il est temps d’agir »

    Alexandre Zapolsky à #VivaIssy : « Il n’est plus temps de débattre, il est temps d’agir »

    La souveraineté numérique n’est plus une formule de colloque. Elle devient une question opérationnelle pour les entreprises, les administrations et les collectivités. Le 15 juin, dans le cadre du Festival #VivaIssy, Alexandre Zapolsky, fondateur et président de LINAGORA, a défendu une ligne claire : l’Europe dispose déjà d’alternatives open source aux grandes plateformes propriétaires, mais elle doit désormais les choisir, les financer et les déployer.

    Son intervention, intitulée « Open source et souveraineté numérique : il est temps d’agir », s’inscrivait dans un contexte particulier. Quelques jours plus tôt, les États-Unis avaient imposé à Anthropic des restrictions d’accès à ses modèles d’intelligence artificielle les plus avancés, Claude Fable 5 et Mythos 5, pour les utilisateurs étrangers. L’épisode a donné une portée très concrète à une question longtemps théorique : que se passe-t-il lorsqu’un pays, une entreprise ou une administration dépend d’une technologie critique contrôlée depuis l’étranger ?

    Pour Alexandre Zapolsky, cette situation illustre le risque du « kill switch » numérique. Autrement dit, la possibilité pour un État ou un fournisseur de couper l’accès à une technologie devenue indispensable. L’enjeu ne se limite plus à la confidentialité des données ou à la localisation des serveurs. Il touche à la capacité d’agir.

    « Il n’y a aucune fatalité », a-t-il martelé. Chacun, selon lui, dispose d’un « super-pouvoir » : celui de choisir les outils numériques qu’il utilise.

    Le fondateur de LINAGORA porte ce combat depuis vingt-six ans. Son entreprise, installée à Issy-les-Moulineaux, développe des solutions open source pour les organisations publiques et privées. Sa suite collaborative Twake vise précisément à proposer une alternative européenne aux grandes plateformes de travail numériques. Messagerie, documents, drive, chat, outils collaboratifs : l’objectif est de couvrir les usages du quotidien avec des logiciels ouverts, interopérables et maîtrisables.

    L’un des points forts de l’intervention a été de sortir la souveraineté numérique du registre incantatoire. Alexandre Zapolsky a avancé un chiffre : 55 milliards d’euros. Selon lui, c’est l’ordre de grandeur du « déficit numérique » français, c’est-à-dire la valeur qui part chaque année vers les grands fournisseurs étrangers de logiciels, de cloud et de services numériques. Le parallèle avec le déficit énergétique des années 1970 est assumé. Face au choc pétrolier, la France avait bâti une stratégie industrielle. Face à la dépendance numérique, il appelle à une réponse comparable.

    Cette réponse passe d’abord par la mesure. LINAGORA défend la création d’un indice de résilience numérique, développé avec la Caisse des Dépôts, afin de permettre aux organisations d’évaluer leur dépendance aux technologies non européennes. L’idée est simple : lorsqu’un risque entre dans la direction des risques d’une grande organisation, il devient un sujet stratégique. Il est alors traité, budgété et suivi.

    Cette approche peut concerner directement les collectivités locales. Une ville qui utilise une messagerie, un cloud, une suite bureautique, des outils d’IA ou des logiciels métiers dépend de choix techniques qui engagent sa continuité de service, la sécurité de ses données et sa capacité à maîtriser ses usages. La souveraineté numérique ne se décide donc pas seulement au niveau de l’État. Elle se joue aussi dans les appels d’offres, les cahiers des charges et les stratégies d’achat public.

    Autre proposition concrète : créer des coalitions de donneurs d’ordres. Alexandre Zapolsky défend l’idée qu’une offre souveraine ne peut pas émerger si chaque acteur agit seul. Des collectivités, des administrations, des entreprises publiques ou des grands comptes privés peuvent mutualiser leurs besoins pour créer un marché suffisant. C’est le rôle qu’il assigne notamment aux démarches de type Eurocommons ou aux « usines à communs numériques ».

    L’objectif est de passer d’une logique de dépendance individuelle à une logique de commande collective. Si plusieurs organisations expriment le même besoin et financent ensemble une solution open source, elles réduisent leurs coûts, évitent les doublons et gardent la maîtrise du résultat.

    Dans le même esprit, Alexandre Zapolsky a présenté l’initiative « Open Buro ». Son ambition : définir un standard ouvert pour les outils du bureau numérique. L’email est interopérable par nature : un utilisateur peut écrire depuis un service à un correspondant qui en utilise un autre. Pourquoi le chat, le drive, la visio ou les documents collaboratifs ne le seraient-ils pas ? Pour lui, l’interopérabilité doit devenir la règle, comme le Wi-Fi l’est devenu pour les réseaux sans fil.

    Changer d’outil devient difficile, coûteux et risqué. Un standard ouvert permettrait de réduire cette dépendance, tout en donnant aux éditeurs européens une chance réelle de concurrencer les grands acteurs mondiaux.

    L’intervention a aussi insisté sur un point parfois oublié dans le monde du logiciel libre : l’expérience utilisateur. Alexandre Zapolsky l’a reconnu sans détour : pendant trop longtemps, certaines solutions open source ont été puissantes mais peu désirables. Pour convaincre au-delà des militants du logiciel libre, il faut proposer des outils agréables, simples et efficaces. La souveraineté numérique ne progressera pas si elle impose une régression d’usage.

    C’est tout l’enjeu de Twake. LINAGORA veut démontrer qu’une suite collaborative open source peut répondre aux attentes modernes : fluidité, ergonomie, intégration de l’IA, sécurité et maîtrise des données. La bataille ne se joue donc pas seulement sur les principes. Elle se joue aussi sur la qualité du produit.

    La question économique a également été abordée. L’open source n’est pas synonyme de gratuité généralisée. Il repose sur d’autres modèles : services d’expertise, accompagnement des grands comptes, support, intégration, hébergement souverain ou abonnement SaaS. Ce modèle permet de mutualiser le code tout en créant de la valeur localement. Il peut aussi favoriser la transparence, puisque les briques logicielles restent auditables et améliorables.

    Le message d’Alexandre Zapolsky n’était pas défensif. Il ne s’agit pas seulement de se protéger des géants américains ou chinois. Il s’agit de créer un marché européen pour des solutions européennes. Les restrictions américaines sur certains modèles d’IA peuvent être vues comme une alerte. Elles peuvent aussi ouvrir une opportunité : si les entreprises européennes n’ont plus toujours accès aux technologies les plus avancées venues des États-Unis, elles auront besoin d’alternatives crédibles.

    Mais cette crédibilité ne se décrète pas. Elle suppose des investissements, des choix d’achat courageux, des standards ouverts et une coopération entre acteurs publics et privés. Elle suppose aussi de traiter le numérique comme une infrastructure stratégique, au même titre que l’énergie, les transports ou les télécommunications.

    À Issy-les-Moulineaux, où LINAGORA a installé sa Villa Good Tech sur l’île Saint-Germain, cette intervention trouvait un écho particulier. Le territoire accueille depuis plusieurs années des entreprises engagées dans l’innovation numérique, l’open source, l’intelligence artificielle et les services aux organisations. Le débat sur la souveraineté numérique n’y est pas abstrait. Il concerne les outils utilisés par les collectivités, les entreprises, les associations et les habitants.

    La conclusion d’Alexandre Zapolsky tenait en une formule : « Il n’est plus temps de débattre, il est temps d’agir. » Agir, dans ce domaine, ne signifie pas rompre brutalement avec tous les outils existants. Cela signifie commencer à mesurer les dépendances, tester des alternatives, introduire des exigences d’interopérabilité, former les équipes et inscrire la souveraineté numérique dans les décisions d’achat.

    La souveraineté numérique ne se construira pas en un jour. Mais elle ne commencera pas non plus sans décisions concrètes. L’Europe n’est pas condamnée à dépendre. Elle doit maintenant choisir ce qu’elle veut utiliser, financer et maîtriser.

    Le site web de LINAGORA

  • À #VivaIssy, Capgemini et Orange montrent comment l’IA transforme déjà le travail au quotidien

    À #VivaIssy, Capgemini et Orange montrent comment l’IA transforme déjà le travail au quotidien

    L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution technologique. Mais à quoi ressemble-t-elle concrètement dans une entreprise ? Comment modifie-t-elle les métiers, les méthodes de travail et la relation avec les clients ?

    Deux présentations, organisées le 15 juin dans le cadre du Festival #VivaIssy à l’Isep, ont apporté des réponses très concrètes à ces questions. D’un côté, Claire Labrusse et Darren Boutros, de Capgemini Telecom & Media, ont montré comment l’IA transforme le métier de Business Analyst. De l’autre, Jean-Marc Saladian, interrogé par Xavier Charpentier d’InnoCherche, a présenté les usages déployés chez Orange pour ses collaborateurs et ses clients professionnels.
    Malgré des approches différentes, un même constat s’est imposé : l’intelligence artificielle ne remplace pas l’humain. Elle agit comme un accélérateur qui permet aux professionnels de gagner du temps, de mieux exploiter les données et de se concentrer sur les tâches à forte valeur ajoutée.

    Chez Capgemini, l’accent a été mis sur l’évolution du métier de Business Analyst. L’IA est désormais capable d’analyser des centaines de pages de documentation, de résumer des réunions, de rédiger des spécifications fonctionnelles ou encore de détecter des incohérences dans des projets complexes. Des tâches qui demandaient auparavant plusieurs heures peuvent aujourd’hui être réalisées en quelques minutes.

    L’exemple présenté autour d’un projet international de commerce électronique a montré comment ces outils permettent de gérer la complexité croissante des projets numériques, tout en laissant aux experts métiers le rôle essentiel de validation et de prise de décision.

    Chez Orange, la démarche a été différente mais complémentaire. Avant de proposer des solutions à ses clients, l’opérateur a commencé par expérimenter massivement l’IA auprès de ses propres collaborateurs. Plus de 50 000 salariés ont ainsi été formés aux usages de l’intelligence artificielle à travers un dispositif baptisé « permis de l’IA ». L’objectif : apprendre à utiliser ces outils de manière responsable et efficace.

    Les cas d’usage présentés illustrent la diversité des applications possibles. Les commerciaux utilisent l’IA pour retranscrire automatiquement leurs rendez-vous, préparer leurs tournées ou détecter des incohérences entre les informations fournies par les clients et celles enregistrées dans les systèmes d’information. D’autres s’appuient sur ces outils pour synthétiser de grands volumes d’informations ou préparer des propositions commerciales.

    Cette même logique se retrouve dans les démonstrations de Capgemini. Les intervenantes ont notamment montré comment l’intelligence artificielle pouvait analyser automatiquement un backlog projet, identifier les dépendances entre différentes fonctionnalités et signaler les incohérences de priorisation susceptibles de ralentir les équipes.

    Au-delà des gains de productivité, ces deux présentations ont insisté sur un sujet devenu central : la maîtrise du langage.

    Pour obtenir des résultats pertinents, il ne suffit pas de disposer d’un modèle performant. Encore faut-il savoir lui poser les bonnes questions. Cette compétence, connue sous le nom de prompting, devient progressivement un savoir-faire incontournable dans de nombreux métiers. Capgemini a présenté une méthode structurée permettant de construire des requêtes efficaces, tandis qu’Orange a développé une véritable bibliothèque interne de prompts partagés entre collaborateurs.

    Mais cette montée en puissance de l’IA s’accompagne d’une exigence de vigilance permanente.

    Les deux entreprises isséennes ont rappelé que les modèles peuvent produire des erreurs ou des hallucinations. Les scores de confiance affichés par les systèmes ne dispensent jamais d’une vérification humaine. L’esprit critique demeure indispensable pour contrôler les résultats, détecter les incohérences et garantir la qualité des décisions prises.

    Orange a également détaillé les mécanismes mis en place pour encadrer les usages : comité éthique, dispositifs de signalement des erreurs, conformité au règlement européen sur l’intelligence artificielle et hébergement des données en France pour certaines solutions destinées aux entreprises.

    Les applications présentées ne concernent d’ailleurs pas uniquement les grandes entreprises. Orange déploie désormais ces technologies auprès de ses clients Pro-PME avec des services tels que « Mon IA Pro », intégrée à la messagerie professionnelle pour résumer des courriels, proposer des réponses ou retrouver rapidement des informations, ainsi que « Dingo », un agent conversationnel capable de répondre aux questions des clients en dehors des horaires d’ouverture.

    L’intelligence artificielle est entrée dans une phase de maturité. Les débats ne portent plus seulement sur ses performances techniques mais sur les conditions de son utilisation efficace et responsable. Pour Capgemini comme pour Orange, la réussite repose désormais sur un équilibre entre trois dimensions : des outils performants, une expertise métier solide et une supervision humaine constante. Une approche pragmatique qui replace l’humain au cœur de la transformation numérique et qui résume parfaitement l’esprit de cette édition 2026 du Festival #VivaIssy.urd’hui être assistées par l’intelligence artificielle.

    Data et intelligence artificielle pour Capgemini

    L’IA chez Orange

  • LumiSense : quand la lumière devient intelligente au service des bâtiments et des villes

    LumiSense : quand la lumière devient intelligente au service des bâtiments et des villes

    Parmi les innovations présentées lors du Festival #VivaIssy 2026, certaines donnent un aperçu très concret de ce que pourraient devenir nos bâtiments dans les prochaines années. C’est le cas de LumiSense, une technologie développée conjointement par l’Isep, l’Université de Tsinghua à Pékin et l’entreprise Xuyu Optical, récompensée par une médaille d’or au Salon international des inventions de Genève 2026.

    Présenté le 16 juin dernier par le professeur Xun Zhang et Jérôme Barbotin, le projet illustre le parcours complet d’une innovation : née dans les laboratoires de recherche, validée sur le plan scientifique, distinguée à l’international puis expérimentée sur le terrain, notamment à Issy-les-Moulineaux.

    Au premier regard, LumiSense apparaît comme un système d’éclairage intelligent piloté par l’intelligence artificielle. Son objectif est de reproduire au plus près la lumière naturelle afin d’améliorer le confort visuel, le bien-être et les conditions d’apprentissage ou de travail. Mais derrière cette promesse se cache une transformation beaucoup plus profonde de la manière dont les bâtiments sont conçus et exploités.

    Le projet repose sur une idée simple : faire de chaque luminaire un équipement intelligent capable non seulement d’éclairer mais aussi de collecter, traiter et transmettre des informations. La lumière devient alors une infrastructure numérique à part entière.

    Cette évolution s’appuie sur le développement du Power over Ethernet (PoE), une technologie qui permet d’alimenter les équipements électriques directement par les câbles réseau. Longtemps limitée à quelques watts, cette technologie atteint désormais des puissances pouvant dépasser 90 watts, suffisantes pour alimenter des éclairages LED performants, des capteurs ou encore des équipements d’intelligence artificielle.

    À terme, cette approche pourrait simplifier considérablement les infrastructures des bâtiments. Au lieu de multiplier les réseaux électriques traditionnels, un seul câblage informatique permettrait d’assurer à la fois l’alimentation énergétique et les échanges de données. Les coûts d’installation et de maintenance s’en trouveraient réduits tandis que les bâtiments gagneraient en flexibilité.

    L’autre innovation majeure concerne l’efficacité énergétique. LumiSense fonctionne principalement en courant continu, ce qui permet de limiter les pertes liées aux multiples conversions électriques. L’électricité produite par des panneaux photovoltaïques peut ainsi être utilisée plus directement par les équipements du bâtiment.

    Selon les résultats présentés lors de la conférence, cette architecture permettrait d’atteindre jusqu’à 72 % d’économies d’énergie sur certains sites pilotes. Une performance qui répond aux objectifs de sobriété énergétique poursuivis par de nombreuses collectivités.

    Chaque point lumineux disposant de sa propre adresse IP, il devient possible de créer un véritable jumeau numérique du bâtiment. Les gestionnaires peuvent connaître en temps réel les conditions d’occupation, les consommations ou encore les besoins des utilisateurs.

    L’originalité du système réside toutefois dans son approche de l’intelligence artificielle. Contrairement à de nombreuses solutions connectées qui reposent sur des traitements réalisés dans le cloud, LumiSense privilégie une IA locale embarquée directement dans les équipements. Les données sont analysées sur place, limitant les risques de cybersécurité et préservant davantage la vie privée des occupants.

    Cette intelligence embarquée ouvre la voie à de nouveaux usages. La lumière peut ainsi s’adapter automatiquement à la fatigue visuelle, aux rythmes biologiques ou aux conditions ambiantes afin d’améliorer le confort des occupants. Les capteurs intégrés permettent également de détecter certaines situations sans recourir à des caméras, un choix assumé par les concepteurs du projet pour concilier innovation et respect de l’intimité.

    Les applications vont bien au-delà du simple éclairage. En cas d’incendie ou d’évacuation d’urgence, le réseau basse tension reste opérationnel même si l’alimentation électrique principale est interrompue. Les luminaires peuvent alors guider les occupants grâce à des signaux lumineux dynamiques indiquant les chemins les plus sûrs.

    Des expérimentations menées en Chine montrent également que cette technologie peut servir à guider avec précision des véhicules autonomes dans des espaces où le GPS ne fonctionne pas, comme les parkings souterrains.

    À Issy-les-Moulineaux, ces travaux trouvent un prolongement concret à travers un module Smart City développé en partenariat avec la Ville. L’objectif est d’explorer comment cette nouvelle génération d’infrastructures intelligentes peut contribuer à améliorer la gestion énergétique des bâtiments, la sécurité des usagers et les services rendus aux habitants.

    Au-delà de la prouesse technologique, les chercheurs voient dans LumiSense un outil capable d’accompagner les grandes évolutions démographiques et sociétales. Le maintien à domicile des personnes âgées, la surveillance discrète de certains indicateurs de santé ou encore l’adaptation automatique des espaces de vie pourraient demain s’appuyer sur cette infrastructure lumineuse devenue intelligente.

    Imaginée entre Paris et Pékin, récompensée à Genève et désormais expérimentée à Issy-les-Moulineaux, LumiSense illustre une nouvelle génération d’innovations où l’intelligence artificielle s’efface derrière l’usage pour rendre les bâtiments plus économes, plus sûrs et plus attentifs aux besoins de leurs occupants.

    Le projet LumiSense sur le site de l’Isep

  • Canal+ et Arte : deux visions de la transformation numérique au Festival #VivaIssy

    Canal+ et Arte : deux visions de la transformation numérique au Festival #VivaIssy

    Comment les chaînes de télévision s’adaptent-elles aux bouleversements provoqués par le numérique ? La question était au cœur de deux conférences organisées le 11 juin dans le cadre du Festival #VivaIssy 2026. Réunissant deux acteurs majeurs de l’audiovisuel implantés à Issy-les-Moulineaux, Canal+ et Arte France, ces rencontres ont montré que la transformation numérique emprunte des chemins différents selon les missions et les publics de chaque média, mais répond à une même nécessité : évoluer en permanence pour rester pertinent dans un paysage en profonde mutation.

    D’un côté, Canal+ cherche à accompagner l’évolution des usages de consommation audiovisuelle. De l’autre, Arte France, récemment installée dans de nouveaux locaux à Issy après avoir rapatrié Arte Studio, explore les possibilités offertes par l’intelligence artificielle pour renouveler les formes de création artistique. Deux approches différentes qui témoignent de la capacité d’innovation d’un secteur confronté à une concurrence et à des usages en constante évolution.

    Pour Marylise Oger, directrice du digital de Canal+ France, le principal défi est aujourd’hui celui de l’attention. L’arrivée des téléviseurs connectés a profondément modifié les habitudes du public. Désormais équipés dans 72 % des foyers français, ils offrent un accès direct à une multitude de plateformes et de contenus. Résultat : la consommation de télévision linéaire recule tandis que le streaming à la demande continue de progresser.

    Cette abondance crée un nouveau problème : le choix. Les utilisateurs passent en moyenne 26 minutes à chercher un programme à regarder et près d’un abonné sur deux se dit prêt à résilier un service s’il ne trouve pas rapidement un contenu qui l’intéresse. Face à cette « fatigue décisionnelle », Canal+ mise sur une combinaison d’éditorialisation humaine, de recommandations personnalisées et d’intelligence artificielle afin de rendre son catalogue de 150 000 contenus plus lisible et plus accessible. La transformation numérique du groupe dépasse largement l’application myCanal. Canal+ a également repensé sa présence sur les réseaux sociaux. Les comptes Instagram, TikTok ou YouTube ne sont plus de simples relais promotionnels des programmes de la chaîne. Ils fonctionnent désormais comme de véritables médias éditoriaux traitant de l’actualité du cinéma et des séries dans son ensemble afin de créer une communauté engagée et de toucher des publics plus jeunes.

    Autre évolution marquante : l’émergence des moteurs de recherche conversationnels comme ChatGPT ou Gemini. Canal+ adapte désormais sa stratégie de référencement pour être visible non seulement sur Google mais aussi dans les réponses générées par les intelligences artificielles. Une évolution qui illustre l’apparition de nouveaux intermédiaires entre les médias et leurs publics.

    À quelques centaines de mètres de là, Arte France mène une réflexion d’une autre nature. Avec le programme « PhantasIA », présenté par Daniel Khamdamov, responsable du laboratoire de recherche et d’innovation d’Arte France, la chaîne franco-allemande explore depuis un an et demi les usages créatifs de l’intelligence artificielle. L’objectif n’est pas de produire plus vite ou moins cher, mais de permettre à des artistes d’expérimenter de nouvelles formes de narration et d’expression.

    Le programme a déjà donné naissance à des projets très variés : créations musicales, œuvres photographiques, films d’animation ou récits spéculatifs. Les artistes utilisent l’IA pour questionner la mémoire, l’histoire, l’identité ou encore notre rapport aux images. Loin d’une vision techniciste, Arte revendique une approche centrée sur les auteurs et sur la dimension culturelle de l’innovation.

    L’exemple du court-métrage « Funeral Vengeur », présenté par sa réalisatrice Louise Gib, a particulièrement illustré cette démarche. Derrière les images générées par l’IA se cachent un véritable travail d’écriture, de mise en scène, de direction d’acteurs et de composition visuelle. L’intelligence artificielle apparaît ici comme un nouvel outil de création, comparable à d’autres innovations techniques qui ont accompagné l’histoire du cinéma.

    Les échanges avec le public ont également mis en lumière les interrogations que soulève l’essor de l’IA dans les industries culturelles : disparition de certains métiers, manipulation des images, souveraineté technologique ou encore avenir du cinéma. Pour Arte, la réponse passe par une appropriation critique de ces technologies, dans le respect des valeurs européennes et des exigences de transparence imposées par la réglementation.

    Ces deux conférences ont finalement mis en évidence une même réalité. La télévision ne se résume plus à la diffusion de programmes sur un écran. Elle devient un écosystème où se croisent plateformes numériques, réseaux sociaux, moteurs de recherche, intelligence artificielle et communautés en ligne.

    Canal+ répond à cette transformation en facilitant l’accès à des contenus toujours plus nombreux. Arte l’aborde en explorant les nouvelles formes de création rendues possibles par les technologies émergentes. Deux stratégies distinctes, mais un objectif commun : continuer à répondre aux attentes de publics dont les usages évoluent plus vite que jamais.

    Leur présence à Issy-les-Moulineaux illustre également le rôle particulier joué par la ville dans l’écosystème audiovisuel français. Entre chaînes de télévision, entreprises technologiques, écoles de création et acteurs de l’innovation, le territoire constitue depuis plusieurs décennies un laboratoire privilégié des transformations qui façonnent les médias de demain.

  • Souveraineté numérique : Twake, l’alternative française, ouvre le Festival #VivaIssy

    Souveraineté numérique : Twake, l’alternative française, ouvre le Festival #VivaIssy

    Le Festival #VivaIssy 2026 a débuté mardi 9 juin dans un lieu symbolique de l’innovation isséenne : la Villa Good Tech de l’Île Saint-Germain, siège de Linagora. Ce premier rendez-vous a permis de découvrir Twake, une plateforme collaborative française qui entend offrir une alternative souveraine aux solutions de Microsoft et Google.

    Installée à Issy-les-Moulineaux depuis 2022, Linagora est l’un des principaux éditeurs français de logiciels libres. Fondée il y a plus de vingt-cinq ans par Alexandre Zapolsky et Michel-Marie Maudet, l’entreprise développe des solutions Open Source utilisées par des administrations, des collectivités et des entreprises en France comme à l’international.

    Au cœur de la présentation du 9 juin figurait Twake, la « Digital Workplace » développée par Linagora. La plateforme rassemble les principaux outils du quotidien numérique : messagerie, agenda, stockage de documents, prise de notes et espaces collaboratifs. Son ambition est claire : proposer une solution européenne capable de rivaliser avec Microsoft 365 et Google Workspace tout en garantissant l’hébergement des données en France et la maîtrise du code source.

    Cette démarche répond à une préoccupation devenue centrale pour de nombreux acteurs publics et privés : la souveraineté numérique. Selon Alexandre Zapolsky, la dépendance aux grandes plateformes américaines n’est plus seulement une question technologique mais également économique et stratégique. «nos clics sont nos emplois», a-t-il rappelé au cours de la rencontre, soulignant que chaque service numérique utilisé contribue à créer de la valeur, des emplois et de l’innovation dans le pays qui le développe.

    Depuis plusieurs mois, administrations, collectivités et entreprises cherchent à diversifier leurs outils numériques et à reprendre le contrôle de leurs données. Linagora constate une accélération de cette demande, notamment dans les organisations qui souhaitent réduire leur dépendance historique à Microsoft. Twake se présente comme une réponse concrète à cette évolution.

    L’une des démonstrations les plus remarquées concernait l’intégration de l’intelligence artificielle au sein de la plateforme. Grâce à une technologie de type RAG (Retrieval-Augmented Generation), les utilisateurs peuvent interroger leurs propres documents en langage naturel. Il devient ainsi possible de retrouver rapidement une information contenue dans un contrat, un document administratif ou un PDF, sans transmettre ces données sensibles à des services tiers. Une approche qui vise à concilier efficacité de l’IA et protection des données personnelles.

    Pour les dirigeants de Linagora, la souveraineté ne pourra toutefois s’imposer que si les outils proposés sont aussi simples et agréables à utiliser que ceux des géants du numérique. « La souveraineté numérique n’existera que si les utilisateurs l’adoptent », ont-ils expliqué, défendant une approche centrée sur l’expérience utilisateur afin que les citoyens, les agents publics et les salariés choisissent ces solutions non par contrainte, mais par préférence.

    Les collectivités locales constituent également une cible importante pour Linagora. Twake intègre plusieurs « communs numériques » développés par l’État français, permettant aux administrations territoriales d’accéder à des outils collaboratifs modernes tout en conservant une logique d’indépendance technologique. Cette intégration ouvre de nouvelles perspectives pour les villes et les établissements publics qui souhaitent développer une stratégie numérique plus souveraine.

    L’entreprise revendique aujourd’hui plus de 30 000 utilisateurs actifs et une croissance d’environ 500 nouveaux inscrits chaque semaine. Fidèle à la philosophie du logiciel libre, elle propose une version gratuite accessible aux citoyens tout en développant des offres professionnelles destinées aux entreprises, associations et administrations.

    La soirée a également été marquée par un hommage à André Santini. Les dirigeants de Linagora ont rappelé le rôle déterminant qu’il avait joué dans l’implantation de l’entreprise à Issy-les-Moulineaux et dans la transformation de la Villa Good Tech en un lieu dédié à l’innovation et aux échanges sur les technologies émergentes.

    Avec cette première rencontre consacrée à la souveraineté numérique, aux logiciels libres et à l’intelligence artificielle, le Festival #VivaIssy a donné le ton de son édition 2026. Une édition qui interroge moins les technologies elles-mêmes que la manière dont l’Europe, les collectivités et les citoyens peuvent reprendre la maîtrise de leur avenir numérique.

  • Nouvelle stratégie numérique de la Commission européenne : ce qui va changer pour les collectivités locales

    Nouvelle stratégie numérique de la Commission européenne : ce qui va changer pour les collectivités locales

    La souveraineté numérique n’est pas seulement une affaire d’États. Avec la nouvelle stratégie présentée récemment par la Commission européenne, les collectivités locales vont être de plus en plus concernées. Car, jusqu’à présent, les villes, départements et régions choisissaient leurs outils numériques selon des critères relativement classiques : coût, performance, facilité d’usage ou qualité du service. Désormais, une nouvelle question s’impose progressivement : qui contrôle les infrastructures numériques sur lesquelles reposent les services publics ?

    Cette évolution résulte d’un changement notable de la doctrine européenne. Bruxelles considère aujourd’hui que certaines technologies – cloud, intelligence artificielle, centres de données ou capacités de calcul – constituent des infrastructures stratégiques comparables à l’énergie, aux transports ou aux télécommunications. Son objectif est donc de réduire notre dépendance dans ces secteurs et de renforcer les capacités industrielles du continent. La principale question est : l’Europe peut-elle continuer à développer ses services publics et son économie numérique tout en dépendant largement de technologies conçues et opérées hors de son territoire ?

    Pour les collectivités, cette question n’a rien de théorique. Les démarches administratives en ligne, les plateformes citoyennes, les outils collaboratifs, les solutions de cybersécurité ou les assistants conversationnels reposent souvent sur des infrastructures opérées par quelques grands acteurs mondiaux. Cette situation fonctionne aujourd’hui, mais elle pose des questions de résilience, de gouvernance et de maîtrise des données publiques.

    Où sont hébergées les informations des citoyens ? Sous quelle législation sont-elles placées ? Quels acteurs contrôlent les algorithmes utilisés pour produire certaines décisions ou recommandations ? Une collectivité peut-elle facilement changer de fournisseur si elle le souhaite ? Ces interrogations deviennent d’autant plus importantes que l’intelligence artificielle entre progressivement dans les administrations.

    Selon la Commission européenne, moins d’un tiers des administrations locales européennes a déployé des solutions d’intelligence artificielle à ce jour. Nous sommes donc encore au début du mouvement. Pourtant, les usages se multiplient déjà : assistants numériques pour les habitants, automatisation de certaines tâches administratives, analyse de données territoriales ou optimisation des consommations énergétiques.

    La question n’est plus de savoir si les collectivités utiliseront l’intelligence artificielle, mais dans quelles conditions elles le feront.

    L’Europe entend justement proposer des alternatives. L’entrée en vigueur progressive de l’AI Act s’accompagne de la création d’un véritable écosystème européen de l’intelligence artificielle. Les administrations publiques disposeront progressivement de nouveaux outils, de capacités de calcul mutualisées et de cadres de gouvernance communs.

    Ces exemples illustrent une réalité souvent méconnue : la ville intelligente ne repose pas seulement sur des applications visibles par les habitants. Elle dépend d’infrastructures numériques complexes, de plateformes de données et de capacités de calcul qui deviennent elles-mêmes des enjeux stratégiques.

    Les marchés publics devraient progressivement intégrer cette nouvelle réalité. Aux critères traditionnels de coût ou de performance pourraient s’ajouter des exigences relatives à la localisation des données, à l’interopérabilité des systèmes ou à la capacité de conserver la maîtrise des services numériques dans la durée.

    Le récent choix du Parlement européen de retenir le moteur de recherche français Qwant comme solution de référence pour ses utilisateurs illustre cette évolution. Au-delà de l’outil lui-même, ce choix traduit la volonté de développer des alternatives européennes dans les domaines jugés stratégiques. D’autant que Qwant a lancé avec le moteur allemand Ecosia une coentreprise baptisée European Search Perspective afin de développer un index de recherche européen indépendant.

    Pour les élus locaux, la souveraineté numérique ne signifie pas l’abandon des technologies internationales ni le repli sur soi. Elle consiste plutôt à disposer d’un véritable pouvoir de choix, à éviter les dépendances excessives et à garantir que les infrastructures numériques essentielles restent compatibles avec les intérêts publics. Comme les collectivités ont appris à sécuriser leurs approvisionnements énergétiques ou à protéger leurs ressources en eau, elles devront désormais s’interroger sur leur autonomie numérique.

    Trois questions pourraient bientôt devenir incontournables dans les exécutifs locaux : où sont hébergées les données publiques ? Quelle intelligence artificielle traite les informations des administrés ? La collectivité est-elle capable de changer de fournisseur sans reconstruire l’ensemble de ses services numériques ?

    La nouvelle stratégie européenne sur la souveraineté technologique invite les territoires à apporter leurs propres réponses à ces questions. Derrière les technologies se joue désormais une part de la capacité d’action des collectivités au XXIe siècle.