Auteur/autrice : Eric Legale

  • Souveraineté numérique : les collectivités locales doivent-elles s’opposer à l’implantation des data centers ?

    Souveraineté numérique : les collectivités locales doivent-elles s’opposer à l’implantation des data centers ?

    Lors de son audition devant la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques de l’Assemblée nationale, Arthur Mensch a estimé que les collectivités locales « ne comprennent pas forcément les enjeux supranationaux » de la souveraineté numérique. Selon lui, si elles peuvent fournir le terrain, les décisions d’investissement massif et le pilotage des projets technologiques doivent relever avant tout de l’État ou des acteurs économiques.

    Le patron de Mistral AI défend ainsi une approche centralisée et stratégique des infrastructures numériques, notamment sur le plan énergétique, afin de répondre aux enjeux de puissance et de souveraineté à l’échelle européenne.

    Il a raison sur un point essentiel : les investissements liés à l’intelligence artificielle seront décisifs pour la compétitivité économique des prochaines décennies. Les data centers sont devenus des infrastructures critiques, comparables aux réseaux ferroviaires, électriques ou portuaires des siècles précédents. Aucun pays européen ne pourra prétendre jouer un rôle majeur dans l’IA sans disposer de capacités massives de calcul et d’hébergement.

    Mais il commet une erreur d’analyse lorsqu’il considère implicitement les collectivités comme un simple échelon d’exécution. On n’innove pas contre les habitants, ni en leur imposant une vision technocratique du progrès. Les élus locaux ne sont pas élus pour gérer des « enjeux supranationaux » abstraits. Ils sont élus pour protéger la qualité de vie, l’environnement et les intérêts quotidiens de leurs populations.

    C’est précisément ce qui explique la montée des oppositions aux data centers dans plusieurs pays.

    Pourquoi les oppositions explosent aux États-Unis

    Aux États-Unis, le mouvement est devenu spectaculaire. En mars 2026, une enquête nationale de l’institut Gallup menée auprès d’un millier d’Américains révélait que 71 % des personnes interrogées s’opposaient à la construction d’un data center lié à l’intelligence artificielle dans leur voisinage, dont 48 % “fortement opposées”. À l’inverse, seuls 20 % des sondés y étaient favorables. Le rejet est même devenu supérieur à celui observé historiquement pour les centrales nucléaires.

    Cette opposition traverse d’ailleurs les clivages politiques. Selon cette même étude, 75 % des démocrates, 74 % des indépendants et 63 % des républicains se disent opposés à l’installation de nouveaux data centers près de chez eux. Le phénomène est devenu suffisamment important pour influencer plusieurs campagnes électorales locales et débats sur les élections américaines de mi-mandat de 2026.

    La première inquiétude concerne l’électricité. Les riverains redoutent que la consommation énergétique massive de ces infrastructures fasse augmenter les prix de l’énergie et accentue les tensions sur le réseau. Cette crainte n’a rien de fantasmatique : la croissance de la demande électrique américaine est désormais largement alimentée par l’essor des data centers liés à l’intelligence artificielle.

    La pression sur les ressources en eau provoque également des tensions croissantes. À Tucson, en Arizona, le projet « Project Blue » prévoyait de puiser d’importantes quantités d’eau potable dans une région désertique afin de refroidir des serveurs. Après une forte mobilisation citoyenne, le conseil municipal a finalement abandonné le projet à l’unanimité. À New Brunswick, dans le New Jersey, un autre projet a été stoppé après des protestations portant sur les risques environnementaux et la proximité avec une école primaire.environnement physique — énergie, cadre naturel, esthétique du paysage — enflamme une opposition farouche dans de nombreuses communautés à travers le pays. Le sujet est devenu un enjeu politique majeur à l’approche des élections de mi-mandat de 2026.

    Le Maine a même adopté un projet de loi instaurant un moratoire sur les nouveaux data centers à l’échelle de l’État.

    La France commence à connaître les mêmes tensions. Plusieurs projets suscitent des oppositions locales de plus en plus fortes, notamment en raison de leur consommation énergétique potentielle.

    Le vrai problème : des projets conçus sans les territoires

    Le problème n’est pas l’existence des data centers. Le problème est la manière dont les projets sont conçus et présentés.

    Le péché originel de nombreux projets contestés est d’arriver en consultation publique avec un dossier déjà bouclé. À ce stade, la concertation est souvent perçue comme une formalité administrative. Les habitants ont alors le sentiment qu’il ne leur reste qu’un seul levier : bloquer le projet.

    Or les projets qui avancent le plus vite sur la durée sont généralement ceux qui investissent dès le départ dans l’acceptabilité locale.

    Cela suppose d’associer les collectivités et les riverains en amont, dès la phase de faisabilité, avant même le dépôt des permis. Cette méthode ralentit parfois légèrement le calendrier initial, mais elle évite ensuite des années de contentieux et de blocages.

    Vers un nouveau contrat territorial du numérique

    L’acceptabilité progresse également lorsque les bénéfices pour le territoire sont concrets et visibles. Les emplois créés par les data centers restent souvent limités une fois les sites en exploitation. Les collectivités attendent donc autre chose : financement des infrastructures de voirie, renforcement des réseaux électriques, formation professionnelle locale ou contribution à la transition énergétique.

    Les projets les plus intelligents doivent transformer leurs contraintes environnementales en avantages territoriaux.

    À Meudon, par exemple, le data center PA13x développé par Equinix illustre cette évolution. Le site fonctionne sans consommation d’eau grâce à un système en circuit fermé et utilise une énergie entièrement décarbonée. Il est également présenté comme le premier data center français équipé de panneaux solaires sur une surface de 350 m². Le projet prévoit surtout la valorisation de la chaleur produite par les serveurs afin d’alimenter le quartier de Meudon-la-Forêt via un partenariat avec Engie. Cette chaleur fatale doit contribuer à fournir une énergie gratuite pendant vingt ans à une partie du territoire. Déjà expérimenté à Saint-Denis, ce modèle devient progressivement une référence internationale pour les nouveaux projets de data centers.

    D’autres leviers existent également. Les opérateurs peuvent financer de nouvelles capacités de production énergétique plutôt que de s’appuyer uniquement sur le réseau existant. Les data centers peuvent aussi adapter leur consommation en fonction de l’état du réseau électrique afin de limiter les tensions lors des pics de demande.

    Le cas le plus emblématique reste celui de Microsoft aux États-Unis. En Pennsylvanie, Constellation Energy prépare le redémarrage de Three Mile Island Unit 1, rebaptisé Crane Clean Energy Center, dans le cadre d’un contrat d’approvisionnement électrique de vingt ans conclu avec Microsoft. L’électricité produite alimentera directement les infrastructures liées à l’intelligence artificielle du groupe.

    Les collectivités pourraient également obtenir des contreparties numériques directes, comme l’hébergement local de leurs propres données à des conditions préférentielles.

    Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre innovation et démocratie locale. Il est de construire un modèle dans lequel les territoires deviennent des partenaires de la souveraineté numérique plutôt que de simples terrains d’implantation.

    L’Europe ne pourra pas défendre son autonomie technologique tout en refusant systématiquement les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle. Mais elle ne pourra pas davantage réussir cette transformation en marginalisant les collectivités et les habitants.

    La bataille des data centers n’est pas seulement énergétique ou technologique. C’est aussi un test de notre capacité à construire une politique industrielle numérique acceptée démocratiquement par les territoires.

  • Face aux députés, Arthur Mensch défend une “souveraineté ouverte” de l’intelligence artificielle européenne

    Face aux députés, Arthur Mensch défend une “souveraineté ouverte” de l’intelligence artificielle européenne

    À la tête de Mistral AI, Arthur Mensch a livré, le 12 mai dernier à l’Assemblée nationale, une audition offensive sur l’avenir numérique de l’Europe. Face à la commission d’enquête sur les dépendances structurelles du secteur numérique, l’entrepreneur français a dressé un constat sévère : selon lui, l’Europe risque de devenir un simple marché de consommation de l’intelligence artificielle américaine et chinoise si elle ne change pas rapidement de stratégie industrielle.

    Fondée en 2023 par une quinzaine de chercheurs installés entre la France et le Royaume-Uni, Mistral AI s’est imposée en moins de trois ans comme l’un des rares acteurs européens capables de rivaliser technologiquement avec OpenAI, Google ou Anthropic. Valorisé près de 12 milliards d’euros et fort d’environ 1 000 collaborateurs, l’entreprise française revendique une approche « ouverte et souveraine » de l’IA, à contre-courant de la concentration du secteur entre quelques géants américains.

    Dès le début de son intervention, Arthur Mensch a alerté les députés sur le risque économique majeur que représente la dépendance européenne aux services d’intelligence artificielle étrangers. Selon lui, si l’usage de l’IA atteint dans trois ou quatre ans l’équivalent de 10 % de la masse salariale européenne — un niveau déjà observé chez certains utilisateurs de Mistral — cela représenterait près de 1 000 milliards d’euros de services numériques consommés chaque année. « Si ces services sont fournis par des acteurs non européens, c’est 1 000 milliards de déficit commercial supplémentaire qui sortiront d’Europe chaque année », a-t-il averti. Un argent qui serait ensuite réinvesti en recherche et développement aux États-Unis et en Chine.

    Pour le dirigeant, la souveraineté numérique ne relève pas seulement de l’économie mais aussi de la sécurité stratégique. Défense, cybersécurité, infrastructures critiques, logistique ou robotique : les futurs systèmes dépendront largement des modèles d’IA utilisés. « Nous risquons demain d’être contraints d’utiliser les biais et les choix technologiques de groupes américains ou chinois », a-t-il expliqué devant les parlementaires.

    Autre sujet central de son audition : l’énergie. Arthur Mensch considère désormais l’électricité comme « la véritable ressource stratégique » de l’intelligence artificielle. « Il faut réfléchir à l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie ». Les futurs centres de calcul nécessitent des quantités massives d’énergie, et la France dispose d’un avantage rare grâce à son parc nucléaire. « La France produit plus d’électricité qu’elle n’en consomme », a-t-il rappelé, avant d’alerter sur la rapidité avec laquelle les grands groupes américains sécurisent actuellement cette capacité énergétique via des contrats de long terme.

    « Une fois qu’ils l’ont fait, vous n’avez plus d’électricité disponible. C’est irrémédiable », a-t-il affirmé. Selon lui, une « monopolisation de la ressource énergétique européenne » est déjà en cours et les deux prochaines années seront décisives.

    Mistral AI vise désormais un gigawatt de capacité de calcul d’ici 2029, soit l’équivalent d’un très grand centre de données IA. Mais Arthur Mensch estime que cet objectif reste insuffisant face à la concurrence internationale. Il affirme être prêt à accélérer les investissements à condition que l’État français et les institutions européennes s’engagent durablement à acheter des services d’IA européens. « Sans visibilité sur la commande publique, il est impossible de prendre le risque financier d’aller plus vite », a-t-il résumé.

    Le patron de Mistral a également dénoncé la fragmentation du marché européen. Il a cité les « 27 régimes fiscaux, 27 droits du travail et 60 opérateurs télécoms » qui compliquent selon lui l’émergence de champions continentaux face aux États-Unis. Il estime aussi que certaines réglementations européennes, notamment l’AI Act, finissent par « favoriser les gros acteurs », capables d’absorber les coûts de conformité juridique et technique.

    À ses yeux, l’Europe entretient un « récit autodestructeur » consistant à privilégier la régulation plutôt que l’innovation. Il plaide pour une politique industrielle inspirée du modèle américain, où la commande publique soutient massivement les entreprises nationales depuis plusieurs décennies. « La commande publique européenne représente près de 50 % du PIB. Elle doit servir à faire émerger des acteurs européens », a-t-il insisté.

    Arthur Mensch a toutefois rejeté toute vision isolationniste. L’Europe, selon lui, a besoin d’investissements étrangers pour financer son développement technologique, faute de grands fonds de pension. Mais cette ouverture doit s’accompagner d’une stratégie de contrôle des infrastructures critiques et des capacités de calcul.

    Le débat dépasse déjà les seuls enjeux technologiques. Le projet de campus IA envisagé en Seine-et-Marne illustre cette tension entre souveraineté numérique, environnement et aménagement du territoire. Certains élus s’inquiètent de l’impact écologique et de la consommation électrique de ces infrastructures, parfois comparées à celle d’une centrale nucléaire. Arthur Mensch assume ce dilemme : « D’un point de vue écologique, ce serait sûrement mieux que ce soit une forêt. Mais il faut aussi raisonner d’un point de vue économique et stratégique pour ne pas dépendre totalement de l’extérieur. »

    L’audition a également mis en lumière le décalage entre l’ampleur des enjeux et l’attention politique portée au sujet. Sur les images vidéo de l’audition, on peut relever l’absence d’une très grande majorité des 30 députés membres de la commission lors de cette séance pourtant consacrée à l’un des secteurs les plus structurants des prochaines décennies.

    Pour Arthur Mensch, le message est clair : la bataille de l’intelligence artificielle se joue maintenant, à la fois sur les infrastructures, l’énergie, les investissements et la capacité de l’Europe à soutenir ses propres acteurs technologiques.

  • 30 ans d’innovations au service des habitants

    30 ans d’innovations au service des habitants

    En 1996, lorsque j’ai lancé l’un des tout premiers sites web publics en France, je n’imaginais pas le chemin qui s’ouvrait. Ni, surtout, le plaisir renouvelé à chaque innovation déployée, testée, parfois ajustée, toujours portée avec les équipes à Issy-les-Moulineaux.

    Du numérique à l’école au paiement du stationnement par smartphone, de l’évolution de nos métiers à l’arrivée de l’intelligence artificielle, jusqu’aux nombreuses expérimentations menées avec nos partenaires européens, ces projets ont, pas à pas, transformé les usages et simplifié le quotidien des habitants.

    Ils ont aussi contribué à positionner durablement Issy-les-Moulineaux parmi les territoires les plus innovants en Europe.

    Le numéro de mai du journal municipal revient sur ces 30 ans d’engagement et d’innovations. Un dossier à télécharger et à retrouver également en ligne sur issy.com.

  • Comment Pilsen a fait des drones un service public opérationnel

    Comment Pilsen a fait des drones un service public opérationnel

    Au fil des crises récentes, les drones ont changé de statut. D’outil technologique parfois perçu comme gadget, ils deviennent un élément concret des dispositifs de sécurité. À Pilsen, en République Tchèque, cette évolution s’incarne dans DronySIT, une unité municipale créée il y a une dizaine d’années et désormais intégrée au système national de secours.

    Au départ, l’initiative relevait de la pédagogie et de la communication. On y apprenait à piloter, à produire des images pour valoriser le territoire ou à développer des logiciels. Puis sont venus les premiers exercices avec les pompiers et la police. Les images aériennes ont rapidement démontré leur utilité. Un accident a marqué un tournant : un crash d’hélicoptère sur le toit d’une usine. Le bâtiment était fragilisé et l’intervention au sol risquée. Les drones ont permis d’évaluer la situation sans exposer les équipes de secours. À partir de là, une collaboration étroite s’est installée.

    Les membres de l’unité sont devenus pompiers volontaires. Ils disposent de véhicules d’intervention et interviennent désormais à toute heure. DronySIT est aujourd’hui intégré au système de sauvetage tchèque (IZS), mobilisable 24h/24 aux côtés des services d’urgence.

    Sur le terrain, les drones remplissent des missions très concrètes. Lors d’une disparition en forêt, la caméra thermique balaie la zone. Une signature de chaleur apparaît, le zoom confirme une présence humaine, les coordonnées GPS sont transmises en quelques secondes. Lors d’un concert ou d’un rassemblement, les équipes surveillent les flux de foule et détectent rapidement une altercation. Sur un accident de la route, quelques minutes suffisent pour produire une cartographie précise et rouvrir plus vite la circulation.

    Le matériel s’est professionnalisé. Les drones principaux, de type Matrice, embarquent des caméras capables de zoomer à très longue distance tout en conservant une image exploitable. À 150 mètres, il devient possible d’identifier une personne et d’observer ses gestes. D’autres appareils, plus compacts, interviennent dans des espaces restreints. Dans un bâtiment endommagé ou enfumé, des drones protégés par une cage peuvent progresser à l’intérieur, scanner les lieux et repérer des points chauds ou des victimes.

    Une autre évolution marque les pratiques : le transport. Des drones cargo permettent désormais d’acheminer du matériel. Eau, nourriture, équipements ou défibrillateurs peuvent être livrés directement sur une zone difficile d’accès, sans attendre l’arrivée des équipes au sol.

    L’équipe de DronySIT ne s’est pas contentée d’utiliser des drones. Elle teste, modifie, développe ses propres outils. Elle assemble les images, exploite les données, intègre des fonctions d’intelligence artificielle pour détecter et suivre des cibles. Les drones deviennent ainsi des capteurs mobiles intégrés à la décision opérationnelle.

    L’activité est régulière : plus de 130 interventions par an. Le service reste gratuit pour les forces de sécurité, financé par la ville et ses partenaires. Un modèle public assumé, centré sur l’efficacité.

    Autour de l’unité, un écosystème s’est structuré. Des collaborations existent avec Czech Technical University à Prague pour la recherche, avec European Union Aviation Safety Agency sur les questions de sécurité. L’équipe intervient aussi dans les écoles et lors d’événements publics, pour expliquer ces technologies et leurs usages.

    Dans leurs locaux, les anciens drones sont conservés. En quelques années, les modèles deviennent obsolètes. Cette rapidité illustre une réalité : le domaine évolue vite, et chaque génération ouvre de nouveaux usages.

    DronySIT incarne une approche originale: celle d’un acteur public local capable de transformer des technologies émergentes en solutions opérationnelles. L’unité agit comme un chaînon entre industrie, recherche et terrain.

    Le site web de DronySIT : https://www.dronysit.cz/en/

  • Le nouveau plan quinquennal chinois accélère sur l’IA

    Le nouveau plan quinquennal chinois accélère sur l’IA

    Il y a une actualité qui a été insuffisamment partagée à mon goût : 2026 marque la première année du nouveau plan quinquennal chinois et pourrait permettre au pays de prendre de l’avance sur ses concurrents occidentaux dans les domaines des innovations technologiques, mais aussi climatiques.

    Ce 15ᵉ plan quinquennal place en effet l’innovation technologique et la transition climatique au cœur d’un modèle de développement recentré sur la souveraineté et la stabilité. L’objectif affiché est très clair : réduire les dépendances extérieures tout en maîtrisant les risques internes liés à la croissance, à l’énergie et à l’environnement.

    Sur le plan technologique, Pékin accélère une stratégie d’autonomie dans les secteurs critiques. Les investissements en recherche et développement poursuivent une trajectoire de croissance soutenue, avec un accent sur les technologies jugées stratégiques. Les semi-conducteurs restent la priorité absolue, dans un contexte de restrictions américaines sur les exportations de composants avancés. L’État mobilise ses grands groupes publics, mais aussi des acteurs privés, pour structurer une filière nationale capable de couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur, de la conception à la production.

    L’intelligence artificielle constitue l’autre pilier de cette ambition. La Chine vise une intégration massive de l’IA dans l’industrie, les services publics et la défense. Les applications concernent autant la production industrielle que la gestion urbaine, la santé ou la sécurité. Les autorités cherchent à concilier accélération technologique et contrôle politique, en encadrant les usages tout en soutenant les champions nationaux.

    Les infrastructures numériques accompagnent ce mouvement. Le déploiement de la 5G se poursuit, avec des investissements dans les réseaux de nouvelle génération et les centres de données. La Chine développe également des capacités dans le calcul quantique et les biotechnologies, avec l’objectif de se positionner sur les prochaines ruptures technologiques. Cette montée en gamme s’inscrit dans la continuité de programmes industriels comme « Made in China 2025 », mais avec un recentrage sur la résilience et la sécurité.

    Le plan précise la nature des technologies ciblées et introduit la notion de « nouvelles forces productives de qualité », destinée à transformer en profondeur l’appareil industriel. Au-delà des secteurs déjà identifiés, Pékin élargit son périmètre aux « industries du futur », avec des investissements dans le quantique, la 6G, les interfaces cerveau-machine ou encore la fusion nucléaire. Cette stratégie s’accompagne d’un renforcement de la recherche fondamentale et d’une articulation plus étroite entre éducation, science et formation des talents, afin de sécuriser sur le long terme les capacités d’innovation.

    Cette stratégie s’accompagne d’un effort pour stimuler l’innovation domestique. Les grandes métropoles technologiques comme Shenzhen ou Shanghai jouent un rôle de laboratoire, en concentrant investissements, talents et écosystèmes industriels. L’État encourage également la diffusion des technologies dans les régions moins développées pour réduire les écarts territoriaux.

    Sur le front climatique, le plan confirme une inflexion progressive mais structurante. La Chine maintient son engagement d’atteindre un pic d’émissions de CO₂ avant 2030 et la neutralité carbone à l’horizon 2060. Dans cette perspective, les autorités fixent des objectifs de réduction de l’intensité carbone et énergétique, tout en poursuivant la croissance économique.

    Le développement des énergies renouvelables s’accélère, avec une montée en puissance du solaire et de l’éolien à grande échelle. La Chine reste déjà le premier producteur mondial dans ces domaines et entend consolider cette position en maîtrisant toute la chaîne industrielle, de la fabrication des panneaux à leur déploiement. Parallèlement, le pays investit dans les réseaux électriques intelligents pour mieux intégrer ces sources intermittentes.

    La transition énergétique reste toutefois graduelle. Le charbon conserve une place importante dans le mix énergétique, notamment pour garantir la sécurité d’approvisionnement. Le plan prévoit une réduction progressive de son usage, sans rupture brutale, afin d’éviter les tensions économiques et sociales. Cette approche illustre un arbitrage constant entre impératif climatique et stabilité du système productif.

    L’urbanisme et l’industrie sont également ciblés. Les villes doivent améliorer leur efficacité énergétique, notamment dans les bâtiments et les transports. Les industries lourdes, fortement émettrices, sont incitées à moderniser leurs équipements et à adopter des procédés moins carbonés. Le développement des véhicules électriques, déjà massif en Chine, s’inscrit dans cette logique de décarbonation des transports.

    Enfin, le plan introduit une dimension plus opérationnelle dans la gestion environnementale. Les autorités renforcent les outils de mesure et de pilotage des émissions, avec des systèmes de suivi plus précis et un élargissement des marchés carbone. L’objectif est de passer d’engagements généraux à des mécanismes de régulation plus contraignants, capables d’orienter les comportements des entreprises et des collectivités.

    Il y a une actualité passée relativement inaperçue en Europe : 2026 marque l’entrée en vigueur du 15ᵉ plan quinquennal de la Chine. Ce texte fixe une trajectoire claire et, à mes yeux, structurante : Pékin organise méthodiquement sa montée en puissance dans les technologies critiques et dans la transition énergétique, avec l’ambition assumée de prendre de l’avance sur ses concurrents occidentaux.

    Le cadre est sans ambiguïté. La stratégie repose sur deux axes indissociables : souveraineté technologique et décarbonation. L’objectif est double : réduire les dépendances extérieures et sécuriser la croissance dans un environnement contraint, qu’il s’agisse des tensions géopolitiques, de l’énergie ou du climat.

    Sur le volet technologique, la Chine accélère. Les investissements en recherche et développement progressent, avec un ciblage précis des secteurs jugés critiques. Les semi-conducteurs restent la priorité, dans un contexte de restrictions imposées par les États-Unis. Pékin ne se contente pas de soutenir quelques acteurs : il structure une filière complète, de la conception à la production, en mobilisant à la fois entreprises publiques et privées.

    L’intelligence artificielle constitue le second pilier. L’ambition n’est pas seulement technologique, elle est systémique. L’IA est appelée à irriguer l’ensemble de l’économie, de l’industrie aux services publics, avec des applications déjà concrètes dans la production, la gestion urbaine ou la santé. L’État encadre les usages, tout en soutenant des champions nationaux capables de rivaliser à l’échelle mondiale.

    Le plan va plus loin en précisant la nature des transformations attendues. Il introduit la notion de « nouvelles forces productives de qualité », portée par Xi Jinping, qui vise à transformer en profondeur l’appareil industriel. L’innovation ne se limite plus à l’adoption de technologies existantes, elle s’inscrit dans une logique de rupture. Les investissements ciblent aussi les « industries du futur » : quantique, 6G, interfaces cerveau-machine, fusion nucléaire. En parallèle, la part de la recherche fondamentale est appelée à augmenter, avec une articulation renforcée entre éducation, science et formation des talents.

    Les infrastructures numériques accompagnent ce mouvement. Le déploiement de la 5G se poursuit, les capacités de calcul se renforcent, les données deviennent un levier industriel. Cette dynamique prolonge les politiques engagées depuis plusieurs années, mais avec un recentrage sur la sécurité et la résilience du système productif.

    Les grandes métropoles comme Shenzhen ou Shanghai servent de terrains d’expérimentation. Elles concentrent investissements, talents et écosystèmes industriels. L’enjeu est désormais de diffuser ces innovations à l’ensemble du territoire pour réduire les écarts et renforcer la cohésion économique.

    Sur le plan climatique, la trajectoire est également structurée. La Chine maintient ses engagements : pic d’émissions de CO₂ avant 2030, neutralité carbone en 2060. Les objectifs de réduction de l’intensité énergétique sont intégrés à la stratégie de croissance, sans rupture brutale.

    Le développement des énergies renouvelables s’intensifie. La Chine est déjà le premier producteur mondial de solaire et d’éolien, et elle entend consolider cette position en maîtrisant toute la chaîne de valeur. Les investissements dans les réseaux électriques intelligents visent à intégrer ces productions à grande échelle et à sécuriser l’approvisionnement.

    La transition reste progressive. Le charbon conserve un rôle central, notamment pour garantir la stabilité du système énergétique. Pékin assume cet arbitrage : avancer sur la décarbonation sans fragiliser son appareil productif.

    Les villes et les industries sont directement concernées. L’efficacité énergétique des bâtiments, la modernisation des procédés industriels et le développement des véhicules électriques constituent des leviers opérationnels. Le plan renforce également les outils de pilotage des émissions, avec des dispositifs de suivi plus précis et une extension des mécanismes de marché carbone.

    Un point mérite d’être souligné : la notion de « smart city » disparaît comme axe autonome. Les technologies associées — réseaux, données, intelligence artificielle — sont désormais intégrées dans des politiques sectorielles, en particulier l’industrie et l’énergie. Ce choix traduit une approche plus mature : privilégier des infrastructures diffuses et systémiques plutôt que des projets vitrines.

    La stratégie ne se limite pas au territoire chinois. Pékin entend projeter ces priorités à l’international. Les coopérations dans le numérique, l’intelligence artificielle et les technologies vertes sont présentées comme des axes structurants, notamment dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ». Les technologies développées pour la transformation interne deviennent des instruments d’influence économique.

    Ce plan marque une évolution claire : l’innovation n’est plus seulement un moteur de croissance, elle devient un outil de souveraineté. Et c’est précisément là que se situe, à mes yeux, l’enjeu pour l’Europe. Un éditorial récent du quotidien Les Échos pose la question sans détour : faut-il craindre cette stratégie ou s’en inspirer ? Le constat est difficile à contester. Face à une Chine capable d’aligner objectifs, moyens et calendrier, l’Europe reste fragmentée, lente à décider et dépendante sur plusieurs technologies clés. Le sujet n’est plus théorique. Il est industriel, énergétique et stratégique.

    Vous pouvez lire sur ce site les principales recommandations adoptées par le Comité Central du Parti Communiste Chinois sur ce sujet.

  • IA : la France entre dans le top 5 mondial des pays les plus utilisateurs

    IA : la France entre dans le top 5 mondial des pays les plus utilisateurs

    À la fin de l’année 2025, l’intelligence artificielle a franchi un seuil d’usage inédit. Selon une étude du Microsoft AI Economy Institute, 16,3 % de la population mondiale utilise désormais des outils d’IA générative, soit près d’une personne sur six. La progression est rapide, mais très inégale : les pays industrialisés adoptent ces technologies deux fois plus vite que les économies émergentes, et l’écart entre le « Nord global » et le « Sud global » dépasse désormais dix points.

    Dans ce contexte, la France se distingue nettement. Au second semestre 2025, 44 % des Français en âge de travailler déclaraient utiliser au moins un outil d’intelligence artificielle générative, en hausse de 3,1 points en six mois. Ce niveau place le pays au 5ᵉ rang mondial. Le Royaume-Uni atteint 38,9 % d’adoption, l’Allemagne 28,6 % et les États-Unis 28,3 %, tandis que les Émirats arabes unis dominent le classement avec 64 % et Singapour avec 60,9 %.

    Cette position repose sur des choix engagés depuis plusieurs années. La France a investi tôt dans les infrastructures numériques, la recherche et la formation. Elle s’appuie sur un écosystème scientifique et entrepreneurial actif, qui favorise l’émergence de nouvelles solutions et leur diffusion rapide. L’essor de startups comme Mistral AI, devenue en peu de temps la startup européenne la plus valorisée du secteur, a contribué à renforcer la visibilité internationale de la filière et à accélérer l’adoption par les entreprises.

    L’action publique constitue un autre levier décisif. L’intégration progressive de l’intelligence artificielle dans les services de l’État et des collectivités a contribué à familiariser les citoyens avec ces outils. L’administration, en devenant elle-même utilisatrice, a joué un rôle d’entraînement pour l’ensemble de l’économie. Aujourd’hui, un tiers des entreprises françaises de plus de 250 salariés ont déjà intégré l’IA dans leurs activités, notamment pour l’analyse de données, l’automatisation ou l’aide à la décision.

    Cette transformation se lit également à l’échelle locale. Certaines collectivités expérimentent depuis plusieurs années des services publics enrichis par l’intelligence artificielle, contribuant à diffuser ces technologies dans la vie quotidienne. À Issy-les-Moulineaux, le lancement d’IssyGPT en décembre 2023 a ouvert un nouveau canal de dialogue entre la mairie et les habitants, facilitant l’accès à l’information municipale et aux services. Plusieurs dizaines de milliers de conversations ont été enregistrées depuis sa mise en service, signe d’une appropriation rapide par les usagers. A Meudon, c’est un assistant conversationnel, doté d’une intelligence artificielle, qui prend le relais dès que la mairie ferme ses portes : la nuit, le week-end et les jours fériés… Cet agent vocal est capable de donner, en autonomie : horaires des équipements municipaux, formalités administratives, état civil ou informations pratiques.

    La diffusion passe aussi par l’accompagnement des publics. Des ateliers d’initiation à l’intelligence artificielle sont régulièrement proposés, notamment dans les écoles et lors d’événements consacrés au numérique, afin d’apprendre à formuler des requêtes, à comprendre le fonctionnement des modèles et à vérifier les sources. Cette approche pédagogique contribue à réduire les inégalités d’accès et à inscrire l’IA dans les usages courants.

    Ces initiatives illustrent un phénomène plus large : la transformation numérique ne se joue pas uniquement dans les centres de recherche ou les grandes entreprises, mais aussi dans les territoires, au contact direct des citoyens. Elles éclairent concrètement les raisons pour lesquelles la France figure aujourd’hui parmi les pays où l’intelligence artificielle est la plus utilisée au quotidien.

    Le contraste avec les États-Unis souligne cette évolution. Le pays reste en tête pour le développement des modèles et des infrastructures, mais il n’occupe que le 24ᵉ rang en matière d’usage par la population active. Cette dissociation montre que la maîtrise technologique ne suffit pas à elle seule à généraliser les pratiques.

    D’autres pays ont adopté des stratégies offensives pour accélérer la diffusion. Les Émirats arabes unis ont nommé dès 2017 un ministre dédié à l’intelligence artificielle et multiplié les dispositifs d’expérimentation réglementaire et d’attraction des talents. La Corée du Sud a connu en 2025 la progression la plus rapide, avec un taux d’adoption passé de 25,9 % à 30,7 % en un semestre, portée par des politiques publiques volontaristes et par l’amélioration rapide des modèles en langue coréenne.

    Dans le même temps, l’essor de solutions open source transforme l’accès à l’intelligence artificielle dans de nombreux pays émergents, en réduisant les barrières financières et techniques. L’enjeu n’est plus seulement d’innover, mais de permettre l’accès et l’appropriation par le plus grand nombre.

    La France fait désormais partie des pays où l’usage massif de l’intelligence artificielle devient un facteur de compétitivité et d’efficacité des politiques publiques. L’expérience montre que cette transformation se construit autant par les stratégies nationales que par les initiatives locales, là où les technologies rencontrent concrètement les usages.

    Le rapport complet AI Diffusion