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Eric Legale — Innovation publique, numérique territorial, IA
Le cofondateur de Mistral auditionné à l'Assemblée Nationale

Face aux députés, Arthur Mensch défend une “souveraineté ouverte” de l’intelligence artificielle européenne

À la tête de Mistral AI, Arthur Mensch a livré, le 12 mai dernier à l’Assemblée nationale, une audition offensive sur l’avenir numérique de l’Europe. Face à la commission d’enquête sur les dépendances structurelles du secteur numérique, l’entrepreneur français a dressé un constat sévère : selon lui, l’Europe risque de devenir un simple marché de consommation de l’intelligence artificielle américaine et chinoise si elle ne change pas rapidement de stratégie industrielle.

Fondée en 2023 par une quinzaine de chercheurs installés entre la France et le Royaume-Uni, Mistral AI s’est imposée en moins de trois ans comme l’un des rares acteurs européens capables de rivaliser technologiquement avec OpenAI, Google ou Anthropic. Valorisé près de 12 milliards d’euros et fort d’environ 1 000 collaborateurs, l’entreprise française revendique une approche « ouverte et souveraine » de l’IA, à contre-courant de la concentration du secteur entre quelques géants américains.

Dès le début de son intervention, Arthur Mensch a alerté les députés sur le risque économique majeur que représente la dépendance européenne aux services d’intelligence artificielle étrangers. Selon lui, si l’usage de l’IA atteint dans trois ou quatre ans l’équivalent de 10 % de la masse salariale européenne — un niveau déjà observé chez certains utilisateurs de Mistral — cela représenterait près de 1 000 milliards d’euros de services numériques consommés chaque année. « Si ces services sont fournis par des acteurs non européens, c’est 1 000 milliards de déficit commercial supplémentaire qui sortiront d’Europe chaque année », a-t-il averti. Un argent qui serait ensuite réinvesti en recherche et développement aux États-Unis et en Chine.

Pour le dirigeant, la souveraineté numérique ne relève pas seulement de l’économie mais aussi de la sécurité stratégique. Défense, cybersécurité, infrastructures critiques, logistique ou robotique : les futurs systèmes dépendront largement des modèles d’IA utilisés. « Nous risquons demain d’être contraints d’utiliser les biais et les choix technologiques de groupes américains ou chinois », a-t-il expliqué devant les parlementaires.

Autre sujet central de son audition : l’énergie. Arthur Mensch considère désormais l’électricité comme « la véritable ressource stratégique » de l’intelligence artificielle. « Il faut réfléchir à l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie ». Les futurs centres de calcul nécessitent des quantités massives d’énergie, et la France dispose d’un avantage rare grâce à son parc nucléaire. « La France produit plus d’électricité qu’elle n’en consomme », a-t-il rappelé, avant d’alerter sur la rapidité avec laquelle les grands groupes américains sécurisent actuellement cette capacité énergétique via des contrats de long terme.

« Une fois qu’ils l’ont fait, vous n’avez plus d’électricité disponible. C’est irrémédiable », a-t-il affirmé. Selon lui, une « monopolisation de la ressource énergétique européenne » est déjà en cours et les deux prochaines années seront décisives.

Mistral AI vise désormais un gigawatt de capacité de calcul d’ici 2029, soit l’équivalent d’un très grand centre de données IA. Mais Arthur Mensch estime que cet objectif reste insuffisant face à la concurrence internationale. Il affirme être prêt à accélérer les investissements à condition que l’État français et les institutions européennes s’engagent durablement à acheter des services d’IA européens. « Sans visibilité sur la commande publique, il est impossible de prendre le risque financier d’aller plus vite », a-t-il résumé.

Le patron de Mistral a également dénoncé la fragmentation du marché européen. Il a cité les « 27 régimes fiscaux, 27 droits du travail et 60 opérateurs télécoms » qui compliquent selon lui l’émergence de champions continentaux face aux États-Unis. Il estime aussi que certaines réglementations européennes, notamment l’AI Act, finissent par « favoriser les gros acteurs », capables d’absorber les coûts de conformité juridique et technique.

À ses yeux, l’Europe entretient un « récit autodestructeur » consistant à privilégier la régulation plutôt que l’innovation. Il plaide pour une politique industrielle inspirée du modèle américain, où la commande publique soutient massivement les entreprises nationales depuis plusieurs décennies. « La commande publique européenne représente près de 50 % du PIB. Elle doit servir à faire émerger des acteurs européens », a-t-il insisté.

Arthur Mensch a toutefois rejeté toute vision isolationniste. L’Europe, selon lui, a besoin d’investissements étrangers pour financer son développement technologique, faute de grands fonds de pension. Mais cette ouverture doit s’accompagner d’une stratégie de contrôle des infrastructures critiques et des capacités de calcul.

Le débat dépasse déjà les seuls enjeux technologiques. Le projet de campus IA envisagé en Seine-et-Marne illustre cette tension entre souveraineté numérique, environnement et aménagement du territoire. Certains élus s’inquiètent de l’impact écologique et de la consommation électrique de ces infrastructures, parfois comparées à celle d’une centrale nucléaire. Arthur Mensch assume ce dilemme : « D’un point de vue écologique, ce serait sûrement mieux que ce soit une forêt. Mais il faut aussi raisonner d’un point de vue économique et stratégique pour ne pas dépendre totalement de l’extérieur. »

L’audition a également mis en lumière le décalage entre l’ampleur des enjeux et l’attention politique portée au sujet. Sur les images vidéo de l’audition, on peut relever l’absence d’une très grande majorité des 30 députés membres de la commission lors de cette séance pourtant consacrée à l’un des secteurs les plus structurants des prochaines décennies.

Pour Arthur Mensch, le message est clair : la bataille de l’intelligence artificielle se joue maintenant, à la fois sur les infrastructures, l’énergie, les investissements et la capacité de l’Europe à soutenir ses propres acteurs technologiques.

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